A l'évêché de Fribourg, où il a habité durant 28 ans, rien n'était à lui. Le jour de sa mise à la retraite, Pierre Mamie est reparti avec quelques valises. Et ses livres. «Il y en avait 8000, je n'ai pu en garder que 2000, ça a été difficile, car les livres sont un peu ma famille.» Dans l'appartement qu'il occupe dans un foyer pour prêtres âgés à Villars-sur-Glâne, le téléphone n'a pas cessé de sonner, même si l'ex-président de la Conférence des évêques suisses est prêt à redire, avec cette espèce de candeur poignante qui le caractérise, sa peur d'être oublié.

Sa mère craignait qu'il ne fût trop beau garçon pour être prêtre, il est devenu un séducteur pour Dieu: médiatique, ami des célébrités, mais aussi défenseur fervent du dialogue interreligieux, engagé dans la lutte contre l'exclusion et l'accueil des réfugiés. Aujourd'hui, Pierre Mamie soigne la publication de la correspondance du cardinal Journet avec Jacques Maritain et fait partie du comité de l'émission Chacun pour tous à la Radio suisse romande.

Lorsque j'étais vicaire à Lausanne, j'ai connu une jeune fille qui souffrait terriblement d'une histoire de famille très difficile. Elle m'a dit: «Vous, vous avez eu une enfance heureuse, vous ne pouvez pas comprendre ma peine.» D'une certaine manière, elle avait raison. J'ai beau chercher, je n'ai aucun mauvais souvenir. Ou alors une scène comme celle-là: je rentre du collège, j'ai dix-huit ans, je pose comme toujours mon carnet à côté de ma serviette. Dedans, les résultats sont brillants: il n'y a que des six (sur six), sauf un cinq et demi, en allemand. Mon père regarde le carnet, le referme et dit: «Dommage, ce cinq et demi», sans un mot pour le reste.

» Il s'appelait Louis Numa, il a toujours été très exigeant. Très bon pédagogue, mais exigeant. Il était fils d'un horloger de La Chaux-de-Fonds, Jules, lui-même assez sévère, et d'une Française, une frontalière, que je n'ai pas connue. Je sais seulement qu'elle tenait un magasin de musique. J'ai connu mon grand-père, et aussi mon arrière-grand-père, un beau vieillard avec une barbe blanche et un parapluie.

» A propos de parapluies, je ne les aime pas. Un ami prêtre qui s'intéresse à la psychanalyse prétend que c'est parce qu'il s'agit d'un symbole phallique. C'est simpliste. Un autre psychanalyste m'a un jour fourni une explication bien plus convaincante: les parapluies me rappellent mon arrière-grand-père, donc la vieillesse. C'est vrai, je n'aime pas l'idée de devenir vieux, et qu'on m'oublie.

» Mes grands-parents paternels ont eu sept enfants, et mon père était l'aîné, né en 1886. Sa mère est morte quand il avait quatorze ans et il a dû se dépêcher de gagner sa vie. La même année, il a commencé un apprentissage de «commis de bureau», alors que toute la famille était dans l'horlogerie. Il a travaillé jusqu'à très tard dans une entreprise de chauffage et ventilation, il s'occupait de la comptabilité. Mais c'était aussi un génial bricoleur. Il s'était construit lui-même une radio, il avait, en 1921, la neuvième concession du canton de Neuchâtel. La radio l'intéressait pour la musique. C'est là que Mozart est entré dans ma vie. Pour le Noël de 1927, il nous a fabriqué un train électrique. Je me souviens très bien de la scène. On était là, émerveillés, il ne disait pas un mot. Il a ensuite fait semblant de laisser tomber par mégarde un sac de confettis, et, toujours l'air de rien, il est allé chercher un aspirateur flambant neuf: le cadeau pour ma mère. Cette manière de faire, c'était tout lui: il donnait beaucoup, mais il n'était pas expansif. Avec ma mère, ils s'aimaient follement, mais je ne les ai pas vus s'embrasser une seule fois autrement que sur la joue.

» Il aimait les premiers de classe, c'est sûr, et je me suis efforcé d'en être un. Lorsque je suis devenu évêque, il avait 92 ans et il était très fier. Pour le reste, je ne saurais affirmer que je ne l'ai jamais déçu. Ma mère en revanche, m'a dit, deux jours avant sa mort: «Toi, tu ne m'as jamais fait de peine.»

» Mes deux parents étaient pratiquants, mais de manière très différente. Mon père était marqué par la tradition janséniste. Pour lui, la religion, c'était une affaire sérieuse. Il communiait trois fois par an, et la veille, après qu'il se fut confessé, on avait intérêt à ne pas être dans ses jambes. «Attention, demain papa communie», disait maman. Au moindre mouvement de nervosité, il renonçait à communier. Ma mère, à l'inverse, était très ouverte. Elle allait à la messe presque tous les jours, elle aimait sortir et jouer au loto. De lui, j'ai hérité le perfectionnisme, d'elle, la sensibilité.

» Elle s'appelait Maria Donzé. C'était la fille d'une famille de paysans des Breuleux, dans les Franches-Montagnes. J'ai passé de belles vacances dans la ferme de ma grand-mère Alodie, c'était une récréation. Ma mère passait pour la plus belle fille du village, et les garçons des Breuleux n'ont jamais pardonné à mon père de la leur avoir enlevée.

» On l'appelait Mariette. Elle était bien vivante et bonne vivante. Très bonne cuisinière et couturière. Plus tard, lorsque je suis tombé malade, elle m'a appris à cuisiner, à tricoter, à broder. Les chaussettes avec des diminutions, je sais encore en faire. Elle m'a transmis son amour de la Sainte Vierge. «N'oublie pas que toutes les femmes lui ressemblent», me disait-elle. Ce qui m'intéresse chez Marie, c'est moins la virginité que la maternité. Dieu a pu choisir sa mère. A la mienne, j'ai écrit un jour: «Si j'avais pu choisir ma mère, c'est toi que j'aurais voulu.» Elle avait de beaux yeux et des cheveux magnifiques. Lorsque mon père l'a épousée, il pouvait tenir sa taille entre ses deux mains. Puis elle a eu quatre enfants, et elle a grossi. C'est un regret que j'ai: j'aurais aimé qu'elle conserve longtemps le physique de ses vingt ans.

» J'étais très extraverti – «Arrête de faire le pitre!» me disait-elle – et je me demande si elle ne voyait pas un de mes frères devenir prêtre plutôt que moi. J'avais 26 ans, j'étais vicaire, elle me disait encore: «Fais attention, tu as de trop beaux yeux». Mes parents m'ont appris à être un bon petit pratiquant, mais c'est tout seul que j'ai décidé de devenir prêtre. C'est venu tout d'un coup, au lendemain de ma première communion, j'avais dix ans. Je me souviens du moment où je l'ai annoncé à la maison. On était à la cuisine, j'essuyais la vaisselle. Ma mère a pleuré, elle était heureuse, mais elle n'a rien dit, mon père non plus. Tout ça s'est passé dans un climat de pudeur. Un prêtre m'a dit un jour à propos des Gruériens: «Il y a trois choses qu'ils connaissent bien mais dont ils ne parleront jamais, c'est l'argent, l'amour et la foi.» Chez nous, c'était aussi souvent comme ça.

» J'ai quitté la maison à douze ans. Le curé de la Chaux-de-Fonds a conseillé de me mettre en internat à Saint-Michel à Fribourg et mes parents ont accepté. Au gymnase de La Chaux-de-Fonds, le directeur était socialiste et le professeur de français disciple de Gide. Notre curé estimait que pour un futur prêtre, il y avait risque de mauvaises influences. J'ai pleuré souvent durant les premiers mois d'internat. Je ne rentrais à la maison que trois fois par année. Ma mère m'envoyait des mots gentils dans mon sac de linge. Je crois que je lui ai manqué, mais elle ne me l'a jamais dit.

» Ai-je payé trop cher ma vocation? Non, je ne veux pas dire ça. J'ai décidé de devenir prêtre avant l'âge où l'on pourrait avoir envie de fonder une famille. J'étais si bien chez moi, avec ma sœur et mes deux frères; j'ai eu, et j'ai encore, beaucoup d'amis, mais je n'ai jamais voulu avoir une «bonne amie», comme on disait à l'école. Je reconnais pourtant que lorsque je baptise un enfant et que je le porte dans mes bras, je me dis: «Toi, personne ne t'appellera jamais papa».

Etapes

1920, naissance à La Chaux-de-Fonds.

1930, naissance d'une vocation.

1946, ordonné prêtre à Fribourg.

1946-1955, vicaire à Lausanne, puis aumônier des étudiants catholiques à l'Université.

1955, reprend des études à Rome et à Jérusalem.

1957, licence en théologie.

1960, licence en études bibliques et doctorat de théologie, le tout à Rome.

1965-75, secrétaire du cardinal Charles Journet.

1970, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg.

1977-79, puis 1992-94, président de la Conférence des évêques suisses.

Dès 1978, voyages missionnaires en Afrique et Amérique latine

1984, publication «D'homme à homme», dialogue avec Frédéric Dard (Ed. Martin Michel, Fribourg).

Octobre 1995, le pape accepte sa démission, déposée en mars.