Pierre-Antoine Troillet a un pied dans l'histoire et l'autre dans le siè-

cle prochain. Craignant sans doute de passer à côté de son époque en se confinant dans l'archéologie, cet homme de 37 ans est aussi l'un des cinq programmateurs musicaux du Paléo Festival de Nyon. Dans le comité du festival, il a notamment lutté pour faire une place au genre techno. Le style a enfin son temple cette année à l'Asse, au «palais des glaces». Voilà pour le futur. Mais dans son autre vie, tournée vers le passé, il tente de protéger le patrimoine architectural vaudois. Il répertorie les vieilles pierres et sensibilise les gens au respect qui leur est dû. Son propos est souligné par des mains papillonnantes. De son regard gris franc, il vérifie toujours que son interlocuteur l'a bien saisi, dévoilant une terrible envie de communiquer.

Tout le monde rêverait d'un boulot comme le sien: «Comme une grande oreille, je me promène dans les festivals d'Europe, en quête de sons intéressants.» Son favori: le Sonar de Barcelone. «Un vrai bonheur, musical et humain.» Tout en se mettant à la place des spectateurs, il doit tenter de porter un regard professionnel sur les concerts. «J'aime bien cette démarche. Le public se fiche pas mal des critères de qualité. C'est l'empathie qui compte, la communication, la fusion entre scène et spectateurs», résume-t-il. Il défend les «métissages invraisemblables», et dit apprécier tous les genres «sauf la country music et le hard rock». Mais au moment des choix du comité, il n'est pas toujours évident faire passer ses préférences. A Paléo, dont la programmation est l'une des plus éclectiques d'Europe, certains genres musicaux ont mis plus de temps que d'autres à se frayer un chemin. Ainsi, il y a cinq ans, Nyon ignorait encore la techno. «Pour une question

de générations, elle n'était pas considérée comme un style musical. Il a fallu se battre, se faire ridiculiser même.» La bataille a fini par payer: pour la première fois cette année, le genre électronique a un chapiteau qui lui est entièrement consacré, même si ses adeptes sont peu coutumiers d'une structure qui instaure le silence à deux heures du matin.

Fils d'une bonne famille d'origine valaisanne, Pierre-Antoine a toujours vécu dans la région nyonnaise. Avec son petit frère, il a grandi à Prangins dans l'appartement que ses parents louaient à une Anglaise, dans une propriété début XIXe. Il commence d'abord par suivre les traces de son père, juriste et député socialiste au Parlement vaudois, en faisant deux années de droit. Puis il bifurque en pharmacie, tient un an, avant d'opter pour la faculté des lettres, histoire de s'ouvrir l'esprit. Ce touche-à-tout se rêvait aussi musicien professionnel et s'est même produit comme guitariste à Paléo, avec des complices fous de jazz contemporain. Mais lorsqu'il est monté sur les grandes scènes du festival, c'était comme régisseur de plateau. «J'ai eu de la chance. Je n'ai jamais nettoyé les WC!» Alors qu'il était étudiant, le jeune Troillet a été choisi par Marcel Grandjean, l'un des pontes de l'histoire de l'architecture, pour devenir l'un de ses disciples. Pourquoi lui? L'élu l'ignore. Il relève que ses tenues de l'époque, cheveux bleus, pulls fluo, pantalons à damier et danseuse kitch en boucle d'oreille, l'auraient plutôt desservi. Par modestie sans doute, le bon élève oublie de mentionner qu'il était tout simplement doué. Extrêmement reconnaissant pour la formation qu'il a reçue, Pierre-Antoine Troillet s'estime investi de la tâche de transmettre son savoir plus loin: «J'ai eu de la chance. Or, le privilège donne une responsabilité.» Sociable certes, mais solitaire à ses heures, le programmateur apprécie de troquer la poussière du terrain de l'Asse, contre celle, plus austère, des bâtisses historiques vaudoises.

Il se considère d'ailleurs comme un porte-parole des maisons anciennes. Chez Archéotech, à Pully, lui et cinq autres archéologues «analysent de la belle ouvrage architecturale et concoctent des rapports», sur mandat essentiellement d'autorités, communales ou cantonales. Témoins de ses promenades documentaires, un morceau de tapisserie du siècle dernier et deux tuiles métalliques, ainsi qu'une vieille plinthe, prélevées à Prangins, gisent dans son petit bureau où trône l'ordinateur. Pour lui, une mission de recherche n'a de sens que dans la relation humaine qu'il établit ensuite avec les propriétaires des immeu-

bles étudiés. «J'ai pris l'option de sensibiliser ces gens au respect dû au patrimoine, à l'idée qu'ils viennent simplement prolonger une continuité historique.» Il reconnaît que tout naît, vit, disparaît, et que l'architecture n'échappe pas à la règle. Sa recette: il considère son rôle avec humour et dérision, soulignant par exemple qu'il est le «seul spécialiste mondial» en histoire de l'architecture nyonnaise.

Pendant six ans conservateur du Musée historique de Nyon, dans le château, il faisait figure de jeunet. Il s'est alors plu à formuler des textes accessibles. «A quoi servent les spécialistes s'ils tiennent un langage d'initiés?» dit-il. Mais il a pu aussi sentir le poids d'une institution vieille de cent ans: il a choqué en refusant d'accueillir au château une exposition d'œufs peints qui s'y tenait traditionnellement.

Curieux de littérature, l'homme préfère la lecture au voyage. Il lit les carnets de route des écrivains, se régale de poésie avec François Villon, René Char ou Francis James, se recueille en écoutant Bach ou Stockhausen et médite avec les philosophes orientaux. Hyper-actif aspirant au calme, Troillet souhaite s'accorder plus de temps pour la création artistique. «Lire de la poésie à haute voix et composer de la musique électronique sont deux de mes activités solitaires favorites.» Il reconnaît cependant que sa curiosité pour les choses nouvelles ne lui en laissera très probablement pas le loisir. A la recherche d'une sagesse à venir, il cite cette phrase dont il a oublié l'auteur: «Il faut vivre avec la joie naïve du poisson dans la flaque d'eau.»