Mais qui se cache derrière Guilherme Botelho? Quelle est la matière première de son talent? Comment cet ancien danseur du Ballet du Grand Théâtre de Genève, institution naguère classique et plutôt conservatrice, a-

t-il réussi, en moins de cinq ans, à séduire les scènes suisses et bon nombre de théâtres étrangers parmi les plus cotés, avec sa compagnie déjantée nommée Alias?

L'homme est tout à la fois obstiné, honnête et imaginatif, à l'extrême. Des qualités qui ont sans doute été inscrites dans ses gènes. Ses parents, avant lui, ont ouvert des chemins qu'il continue de déblayer. De sa mère, psychologue, il a reçu l'amour de l'observation, la patience de scruter et de regarder se dérouler le quotidien. Son père, militant de gauche dont les opinions lui ont valu de connaître la nuit des geôles brésiliennes, lui a appris très tôt ce que signifiaient les mots conviction et tolérance. A ces qualités premières s'est greffée une expérience de vie métissée et faite de coups de foudre: une enfance passée au Brésil, la révélation de la danse à 15 ans en découvrant Oscar Araiz, le départ sur un autre continent, direction Ballet du Grand Théâtre, trois ans plus tard. En rejoignant l'Argentin Oscar Araiz qui dirige alors le ballet à Genève, le danseur se baigne dans la rigueur de la Cité de Calvin et la fougue latino-américaine. Avec, toujours à l'esprit, ce sentiment d'«être quelque part au milieu de l'Atlantique et d'appartenir à plusieurs cultures simultanément».

De près ou de loin, tous ceux qui ont travaillé avec lui le sentent bien. «Botelho, c'est un Brésilien qui a un caractère de Nordique. Il a une ténacité hors du commun, que ce soit dans sa force de travail ou dans son imaginaire, explique le cinéaste Pascal Magnin, avec lequel le chorégraphe a réalisé le film Contrecoup. Comme il s'implique sans compter dans ce qu'il fait, il est d'une intégrité absolue. Son exigence traduit une urgence, une véritable nécessité de créer. Il ne fait rien à la légère.»

Avec ses chutes, ses rebonds, ses paquets d'eau dont il submerge la scène des théâtres, avec ses sirènes, ses décors déjantés, avec sa danse à perdre haleine qui brise les codes classiques et qui rend caduque la notion de ballet romantique, la danse – et les danseurs de Botelho – franchit les limites généralement imposées dans le genre. Caroline Coutau, qui vient de rédiger un portrait du danseur dans la collection Cahiers d'artistes, éditée par Pro Helvetia, raconte: «Il attend tout de ses danseurs, il les pompe. Cela se voit sur scène: ces interprètes sont de sacrées personnalités. En échange, lui donne aussi sans compter. C'est un chorégraphe d'une générosité sans limite qui n'hésite pas à se remettre en question. Il veut de l'émotion, des sensations, de l'humanité. Il exècre la danse intellectuelle et abstraite. Il veut parler de la vie. D'ailleurs lui-même le dit, si ses pièces dérivent, il préfère que cela soit vers le populaire plutôt que l'élitaire.»

S'il a été choisi cette année comme lauréat de la sélection suisse des Rencontres chorégraphique de Seine-Saint-Denis, le must des concours contemporains en Europe, ce n'est donc pas par hasard. A ceux qui voient – et parfois à juste raison – en la danse contemporaine une forme d'art hermétique, compliquée, réservée à une élite exercée, la gestuelle et l'esthétique de Botelho apparaissent comme un ballon d'oxygène. Un ballon qui réconcilie public et spécialistes. «Le travail de Botelho correspond au plus près à ce que les gens ont envie de voir aujourd'hui, estime Claude Ratzé, responsable de l'Association pour la danse contemporaine à Genève. Et ce n'est pas de la danse simplement à la mode, car il ne chorégraphie pas ce qu'il faut, comme il faut. Son imaginaire et sa façon de faire sont simplement en parfaite adéquation avec les préoccupations et les envies actuelles.» Le titre de sa dernière création, dansée actuellement à Nyon, en avril à La Chaux-de-Fonds et en septembre à Genève, parle d'ailleurs de lui-même: On ne peut pas toujours être en apnée. Traduction: mettez-vous à respirer et à crier…

La chorégraphe Noémi Lapzeson, figure tutélaire de la danse en Suisse, ajoute: «Sa danse a énormément de force et elle est dans l'air du temps. Elle ressemble beaucoup à ce que l'on voit aujourd'hui à la télévision, au cinéma. C'est une danse du zapping. Alors, parfois, elle reste un peu au premier degré. Mais Alias a une dynamique que je respecte.» Qui plus est, en sus des pièces précédentes comme Moving a perhaps et Contrecoup, On ne peut pas toujours être en apnée contient une charge d'humour surprenante. Ici, les excès font rire à gorge déployée. «Dans cette pièce, il s'est libéré, ajoute Pascal Magnin. Il joue sur l'autodérision et cesse de se protéger. Et, si cela donne un spectacle populaire, tant mieux!» Le sourire de l'enfant de São Paulo remonte désormais à la surface du mouvement.

Alias, la compagnie de G. Botelho, danse encore vendredi 27 et samedi 28 mars à l'Usine à gaz de Nyon. Le vendredi 3 et le samedi 4 avril au TPR de La Chaux-de-Fonds. Voir nos mémentos.

«Alias», de Caroline Coutau, dans la collection Cahiers d'artistes de Pro Helvetia 1997.