Lorsqu'elle combat la loi sur l'égalité entre hommes et femmes ou l'assurance maternité, elle suscite l'exaspération, y compris au sein de son propre parti. Parce que l'antiféminisme militant chez une femme constitue un paradoxe agaçant. Mais aussi parce que, chez Suzette Sandoz, conseillère nationale libérale vaudoise et professeur de droit, le respect de la règle et de la logique législative semble constamment prendre le dessus sur les réalités de la vie.

Pourtant, à l'inverse, nombre de ses adversaires eux-mêmes ne peuvent réprimer, en l'évoquant, un sourire attendri. Suzette Sandoz a un côté rentre-dedans, une sorte de mépris pour la prudence, qui fait d'elle une politicienne atypique et qui force la sympathie.

Son album de photos est impeccablement annoté, dans des crayons de différentes couleurs, avec des lignes préalablement tracées pour guider l'écriture. De la main de son père, le colonel Monod.

“Ma mère va sur ses quatre-vingts ans, et elle est pleine d'énergie. Mon père, lui, est mort en 1984. Etrangement, mon père et mon mari souffraient du même mal et ont été opérés pratiquement en même temps. Mon mari est mort peu après, mon père quatre ans plus tard. Il s'est accroché avec beaucoup d'énergie, on aurait dit qu'il se battait pour deux.

Mon père s'appelait Gérald Arthur Monod, il était l'aîné de six enfants, né en 1913, et il a passé son enfance à Ballens et à Rolle. Sa mère, Madeleine, était une de Siebenthal, élevée en Suisse alémanique, bien qu'elle fût francophone. Elle a tout raconté dans ses Mémoires, que j'ai lus, mais que je n'arrive malheureusement pas à retrouver. Ces Mémoires, c'est un peu «Polyana ou le jeu du contentement», elle s'efforce de ne voir que la face claire des choses.

»Pourtant, ma grand-mère avait beaucoup souffert dans son enfance: c'était une enfant naturelle, élevée par ses tantes, les de Siebenthal. Sa mère était actrice à Paris, elle est morte très jeune, de phtisie, si bien que Madeleine était aussi orpheline. Qui était cette actrice, une de Siebenthal elle-même? Je ne sais pas. Les tantes ont adopté la fille et écarté la mère. Quant au père de Madeleine, oui, je sais qui c'est, mais le secret reste en famille, car il s'agit d'un nom célèbre.

»Ma grand-mère s'est mariée en noir, comme ça se faisait, à l'époque. Elle a épousé Arthur Isaac Louis Monod, qui dirigeait une entreprise de génie civil. Il y a indiscutablement une tradition militaire chez les Monod, mais elle remonte plus loin: au XVIIIe siècle, on trouve plusieurs Monod généraux, notamment dans l'armée de Prusse. Mon père a fait une formation d'architecte, mais il a tout de suite choisi la carrière militaire, comme officier instructeur. C'est son frère Georges qui a repris l'entreprise familiale. Mon frère est également officier instructeur.

»Ma mère Simone, elle, est fille d'une de Rahm, Alice, qui avait épousé un Rapin, Auguste. Disons que ce sont tous des noms bien ancrés dans l'histoire de ce pays.

»Mon grand-père maternel, Auguste Rapin, travaillait comme chimiste à la clinique de Valmont, dans les hauts de Montreux. Je ne l'ai presque pas connu, il est mort trop tôt, mais j'ai passé mon enfance dans une maison de rêve encore pleine de souvenirs de lui. Ma mère y avait grandi, au milieu d'une formidable ménagerie, car mon grand-père adorait les animaux. Il avait même apprivoisé une araignée, qui venait manger sa mouche quand il la sifflait. A un moment donné, il a aussi ramené un singe, le ouistiti d'une cliente de la clinique.

»C'était la maison du bonheur, vraiment, elle était immense, onze pièces dans la seule partie principale, et toujours pleine d'amis et d'enfants. Mon oncle et mon père étaient très farceurs, et nous avons repris le flambeau. Je ne crois pas qu'il y ait eu un seul premier avril où nous n'avons pas fait les lits en sac et cousu les pyjamas. Et les parties de cache-cache! Du temps de ma mère, le jeu de cache-cache dans l'obscurité s'appelait «cli-cli les mouchettes», peut-être en souvenir du temps où on mouchait les bougies. La maison avait donné son nom à la rue: le Bon Abri. Elle était située au bas du chemin du Languedoc à Lausanne. Ma mère l'a vendue en 1956. Puis en 1959, elle a été démolie, pour faire place à des locatifs. Lorsque nous avons déménagé, j'avais quinze ans et j'ai eu le sentiment de trahir la maison. Encore aujourd'hui, sa perte me touche tellement que je ne peux pas passer dans le quartier.

»Quand j'évoque mon enfance à Bon Abri, j'ai l'impression de raconter un conte de fées. Le sentiment qui m'en reste est celui de l'harmonie. Les adultes autour de nous ont eu des chagrins, mais ils ne nous les faisaient pas sentir. Ma mère en particulier a vécu plusieurs deuils, dont celui de sa sœur, qui est morte très jeune, laissant une toute petite fille, Catherine, qui a grandi avec nous. Je l'ai toujours considérée comme ma sœur, au même titre qu'Henri, mon cadet.

C'était la maison du bonheur, et aussi celle du bon Dieu. Ma mère a repris de sa mère une tradition d'accueil: on a la chance – et non le mérite – d'avoir ce que l'on a, mais cela nous donne aussi une responsabilité.

Mes parents se sont mariés religieusement le 30 mai 1940, ils ont eu 24 heures pour eux, et tout de suite ça a été la mobilisation générale. Je me demande ce que mon père penserait de ce qui s'écrit aujourd'hui sur la mob. Il ne faisait pas ça pour rigoler, en tout cas.

Ma mère l'a d'abord suivi à Aarau, et je suis née à ce moment-là, ensuite mon père a été déplacé à Wallenstadt, ma mère est retournée à Lausanne et, durant plusieurs années, la famille n'a été réunie que le week-end. Nous allions attendre mon père à la gare le samedi, au bas du passage sous-voies. Tout à coup, papa arrivait. On allait manger une glace au Melrose. J'ai un souvenir intact du bonheur que je ressentais. Et aussi de la mélancolie des dimanches après-midi, lorsque papa devait repartir.

J'adorais mon père. Je crois qu'un de ses héros était Cyrano de Bergerac: il faut être loyal, avoir du panache et se débrouiller tout seul. On ne geint pas. On respecte, on aide, mais on ne s'apitoie pas. On appelle un chat un chat, et on ne tolère ni le mensonge ni la tricherie. La langue de bois, ce n'était pas son genre. Peut-être que ça a nui à sa carrière? Je ne sais pas. Il est devenu colonel, et pas l'équivalent de général comme ses ancêtres. Je sais en tout cas qu'il a été très aimé de ses hommes, car il était à la fois strict et humain. Il m'a appris le respect de la règle. Il nous beaucoup parlé d'histoire, sa passion, il se plaisait à en évoquer les grands courants. Il était assez maurassien.

»J'ai des souvenirs lumineux de son immense patience. Il nous emmenait faire des randonnées à peau de phoque, il nous associait aux travaux de la maison, il nous montrait comment dépecer un lapin. J'avais l'âge idéal au moment où nous étions encore à Bon Abri et j'ai bénéficié plus que les autres enfants du bonheur d'être associée à ses activités. J'ai eu avec lui cette connivence particulière, peut-être due à la complémentarité des sexes. Le père dans la vie d'une fille, c'est, après tout, le seul amour masculin totalement gratuit.

»Mon père riait des yeux, même quand il était sérieux. Récemment, quelqu'un qui l'a connu m'a dit que j'étais comme lui. Oui, j'ai correspondu à ses attentes, il a eu la gentillesse de me le dire. Nous ne sommes pas très expansifs dans la famille, mais quelquefois, les choses se disent très directement. Mes parents m'ont élevée dans l'idée qu'une femme doit avoir un métier car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Pour eux, il allait de soi que je fasse des études. Ce n'était pas évident à l'époque. Vous voyez, on était une famille traditionnelle, mais très moderne en même temps. A douze ans, j'avais décidé que je serais avocate, comme mon grand-oncle Henri Rapin. Il était formidable, il était allé chasser dans le désert et il avait ramené un toucan empaillé. J'allais prendre mon goûter à son étude toutes les semaines, avant la rythmique.

»L'engagement politique aussi, c'est une tradition familiale. Mon grand-père maternel avait été conseiller communal à Lausanne, et mes deux parents se sont engagés dès que mon père a été à la retraite. Tout comme mon mari, qui était juge cantonal, mon père trouvait normal de ne pas s'impliquer politiquement tant qu'il assumait un mandat public. Comme eux, je suis restée fidèle au Parti libéral. Il n'y a pas beaucoup de sans-culotte dans la famille. ”