Londres Ouest, 150, Goldhawk Road. L'épaisse porte coulissante du studio s'ouvre sans bruit sur une répétition en cours. Ute Lemper? On l'appelle. Dans le cadre de la fenêtre qui sépare la technique du local des musiciens apparaissent une paire de petites jambes en jean délavé, un T-shirt noir et une main dont les doigts tiennent une cigarette. Est-ce vraiment elle? Alors qu'on s'attendait à voir les bas, les talons aiguilles et les lèvres rouge grenade d'une femme fatale, nous voilà en train de serrer la main à une sympathique chanteuse toute naturelle. C'est Ute Lemper au quotidien. Elle est méconnaissable. Rien de ce visage simple aux cheveux teints en blond ne ressemble à celui qu'on connaît des affiches et des pochettes de disques, maquillé, parfait. Une interview? Elle a oublié, prise par le travail. «Mais ça fait rien, fait-elle, j'arrive.»

A l'étage, elle s'installe à une table en teck devant une baie vitrée. Dehors, le ciel est gris. Elle rayonne, même sans sourire. Elle raconte sa vie d'une voix calme, posée. Après deux ans de comédie musicale, au rythme ahurissant de huit représentations par semaine, la voilà qui retrouve aujourd'hui ce qui lui tient vraiment à cœur: les scènes de théâtre plus petites et le travail en studio. «Broadway c'est amusant (Lemper s'y est produite dans le musical Chicago, ndlr), une véritable épreuve d'endurance. C'est très physique. Mais je suis tellement contente d'avoir terminé, dit-elle. Je n'aime pas reproduire chaque soir ce que j'ai fait la veille. Maintenant, je vais à nouveau me consacrer entièrement aux projets musicaux.» Petite, elle disait à tout le monde que son meilleur ami, c'était la musique: «Je m'isolais dans ma chambre et j'écoutais des disques. La musique, c'est comme un partenaire. Je ne pourrais pas vivre sans. C'est un univers plus intense que la vie réelle, dans lequel je plonge avec bonheur.»

En ce moment, cette Allemande expatriée enregistre un nouvel album avec des chansons écrites spécialement pour elle. La liste des compositeurs est renversante: Elvis Costello, The Divine Comedy, Tom Waits, Philipp Glass, Nick Cave… Que se passe-t-il? Celle qui a l'air d'une Greta Garbo et qui chante les chansons de Marlene Dietrich est-elle en train de changer de style, de se forger une nouvelle image? Non. Pas question d'image, selon elle, mais de désir, de goût d'aventure. Jamais, jure-t-elle, elle n'a vécu pour paraître. Jamais elle ne choisirait un certain créneau dans le seul but de soigner son apparence. Toujours, dans sa vie, c'est l'être qui compte, son être à elle, qu'elle questionne d'ailleurs sans cesse. Et Kurt Weill, Dietrich, Piaf et le cabaret des années 20 – le répertoire qui l'a rendue célèbre –, c'est ce qu'elle adorera de toute façon toujours.

C'est d'ailleurs aussi ce qu'elle chante demain, à Verbier*. «Un récital truffé de satire politique, plein d'humour et de provocation. Les textes de Tucholsky et de Friedrich Hollaender sont extraordinaires, ils évoquent tous les tabous possibles.» Et Lemper d'ajouter que ce programme – qualifié de «musique dégénérée» sous les nazis – reste tout à fait d'actualité: «Aujourd'hui, plus rien ne peut choquer. Pourtant, les tabous restent pour l'essentiel les mêmes: l'argent, l'homosexualité et l'avortement, pour n'en nommer que quelques-uns.»

Elle sera accompagnée au piano par Bruno Fontaine, son partenaire musical depuis huit ans. Fontaine, qui s'est par ailleurs occupé des arrangements pour On connaît la chanson d'Alain Resnais, a rencontré Ute Lemper lorsqu'elle est venue le voir après un spectacle avec Lambert Wilson, dont il signait la création musicale. Depuis, ils ne se sont plus quittés, ont tourné partout dans le monde et ont enregistré plusieurs disques ensemble. «Lorsque j'ai connu Ute, elle cherchait quelqu'un qui puisse traduire en musique ce qu'elle entendait mais ne pouvait exprimer. On s'est compris au quart de seconde. A chaque fois qu'elle aborde un nouveau projet, elle vise un traitement musical totalement neuf. Avec elle, il n'y a pas de concert anodin. Chaque soir, c'est différent.» Fasciné, Bruno Fontaine? «Ce n'est pas le mot juste. Mais j'ai beaucoup d'admiration pour elle. Ute est entière, complètement sincère, une vraie artiste. Elle est d'une exigence très rare par les temps qui courent.»

Née à Münster en Westphalie, d'un père banquier et d'une mère cantatrice, Ute Lemper vit aujourd'hui à New York, avec son mari et ses enfants de 3 et 5 ans, Stella et Max. Ayant pris des leçons de piano et de danse depuis toute petite, elle commence à se produire sur scène à l'âge de 15 ans, dans des bars et des clubs de jazz. Quatre ans plus tard, elle débute comme professionnelle. Et pas avec n'importe qui: c'est Andrew Lloyd-Webber lui-même qui lui offre un rôle dans Cats, à Vienne. Ensuite, elle ne s'arrête plus: elle crée un spectacle sur Brecht, part en tournée mondiale. Elle joue pour Peter Greenaway (Prospero's Books) et Robert Altman (Prêt à porter). Elle enregistre une dizaine de disques, danse pour Maurice Béjart dans une chorégraphie spécialement conçue pour elle («Une expérience intéressante mais intimidante. Les danseurs de Béjart, ce sont des dieux et des déesses…»). Elle peint également et écrit un livre. Pourtant, cette femme n'a que 36 ans…

Le futur? «Je ne rêve pas trop, dit-elle. Je ne me suis jamais dit que je voulais absolument être actrice, ou chanteuse. Je fais ce que j'ai envie de faire, c'est tout. Et je saisis les occasions qui se présentent. La vie, de toute façon, est une suite de coïncidences.» Mais elle a peur de la routine, dit qu'il faut tout le temps réinventer la vie. Cet été, alors qu'elle répète tous les jours avec des musiciens qui ont dix ans de moins qu'elle, elle a réalisé avec stupeur qu'elle va bientôt avoir 40 ans: «Je ne me sens pas vieille du tout, j'ai l'impression d'avoir le même âge qu'eux. Puis je me rends compte que non, me dis zut! ce n'est pas possible… J'ai les mêmes envies et les mêmes attentes de la vie qu'à 25 ans. Avec l'âge, ce n'est que la façade qui change. J'ai 36 ans? D'accord. Mais je regarde ce que j'ai derrière moi et me dis ah bon? c'est tout? et je recommence, cherche de nouveaux projets. Je ne peux pas m'arrêter…»

* «Femme fatale», Ute Lemper (chant) et Bruno Fontaine (piano). Vendredi 30 juillet à 19 h, salle Médran, Verbier.

«Broadway today», soirée Comédies musicales, avec Ute Lemper, Audra McDonald, Roberto Cuccioli. Dimanche 1er août à 19 h, salle Médran, Verbier. Billets au 027/771 82 82.