La cuisine de Marlyse et Maxime Pietri mesure à tout casser 10 mètres carrés. Et encore… Le couple en est très fier: «Elle est d'époque! s'exclame l'éditrice genevoise. On résiste aux régisseurs pour la garder telle quelle, avec son carrelage blanc et bleu, son sol, ses placards, son évier qui datent du début du siècle. Bien sûr, tout se casse, mais c'est tellement plus joli.» Tandis qu'elle parle, Maxime, chroniqueur gastronomique hebdomadaire et gourmet au quotidien, est assis devant une petite table ronde où il s'emploie à couper quelques radis en rondelles, face à la fenêtre qui donne sur un peu de verdure citadine. Il a revêtu un grand tablier blanc qui lui couvre tout, sauf les chaussures. Marlyse prend place cérémonieusement à sa gauche. Comme tous les soirs à l'heure de la préparation des repas. Comme tous les soirs, elle ouvre un livre, «jamais un manuscrit», prend-elle le soin de préciser. Ce soir, c'est La pêche miraculeuse, de Guy de Pourtalès. Et puis elle lit, enfin, elle fait semblant pour la photo, tandis que son mari épluche, râpe, coupe, émince, assaisonne, touille, et tutti quanti. On comprend que ce pieux silence partagé, ces deux passions – cuisine et lecture – pratiquées dans une même pièce, est une sorte de recette miraculeuse qui a épargné au couple les soucis ressassés et la lassitude du quotidien.

Et vous, Marlyse, aimez-vous faire la cuisine? lui demande-t-on. «Je ne sais pas, répond-elle. Il faut faire pour savoir si l'on sait faire, et donc si l'on aime faire. Or ici je ne fais rien qui puisse Lui déplaire. Si j'en ai l'occasion, je fais un peu de nettoyage, mais seulement s'Il me l'autorise.» Elle dit cela en jetant un regard à son époux, l'air faussement courroucé. Au fond, elle s'en moque de ne pas pouvoir approcher les fourneaux: «Avec ce que je mange tous les soirs, je ne saurais me plaindre. Je ne connais jamais le menu à l'avance. C'est une surprise de chaque soir. J'adore ça!» dit-elle.

Marlyse a bien préparé quelques mets, au tout début de leur rencontre. Le couple entonne alors un chant de souvenirs à deux voix: Elle: «Maxime était encore étudiant et il avait une minuscule cuisine. Lui: «… dans laquelle j'avais laissé moisir une casserole pendant deux ans.» Elle: «En voyant cette cuisine inutilisable, je lui ai préparé quelques plats chez moi. Il est tellement délicat qu'il trouvait toujours un compliment à me faire.» Lui: «Mmmm.» Elle: «Mais, lorsque j'ai vu qu'il faisait tout mieux que moi, même la recette de la mousse au chocolat de ma mère, j'ai compris que je m'étais ridiculisée.»

Maxime, resté plutôt silencieux tandis que Marlyse exposait les règles du partage du travail en cuisine, montre soudain du doigt une vieille cafetière en argent posée en haut d'une étagère. «C'était celle de mon arrière-grand-père: il était secrétaire de Napoléon.» L'affaire est entendue: il est donc temps de passer aux choses sérieuses. Apprendre d'où lui vient cette fièvre culinaire. Une histoire familiale, on s'en doute. «… je fais de la cuisine d'héritage: au début je reproduisais les recettes de ma grand-mère. Puis je suis passé à l'étape suivante: comprendre ce qui se passait dans ses recettes. Enfin, ultime aboutissement: imaginer les réactions chimiques dans les casseroles.» En cuisine, Maxime Pietri aime respecter les maîtres. «J'ai fait beaucoup d'escrime. Je sais ce qu'est un maître. Mon premier maître fut ma grand-mère. Elle m'a initié et a formé mon goût», explique-t-il.

«Maxime fait de la cuisine expérimentale: il aime épuiser toutes les possibilités des nouveaux instruments qu'il achète. Par exemple, lorsqu'il a acheté un couscoussier, on a mangé à la vapeur pendant presque une année. Plus de rôti dans la maison. Fini.» Or on sait que toute expérimentation peut mener au meilleur comme au pire. Ainsi les Pietri se rappellent ce jour où ils avaient convié quelques amis à la maison. «Maxime avait voulu tester une recette d'Hervé This: le sorbet à l'azote liquide. Le premier essai était complètement raté: une petite boule molle et collante flottait dans la marmite comme une pauvre chose. Alors il a recommencé: et là, tout a explosé, les verres, tout. Il y avait des débris à six mètres. Heureusement, il n'a tué personne: que des blessés légers.» Ils en rient encore comme deux écoliers pas sages. On songe soudain avec inquiétude au repas concocté pour le soir même: «Un sauté de veau avec des petites carottes, des pleurotes et des oignons.» La viande cuit depuis quatre heures dans un jus délicieux. Rien ne risque d'exploser, si ce n'est quelques rires. «On y revient à ces modes de cuisson lente, comme on le faisait autrefois au coin du fourneau», glisse Maxime. Il aime prendre son temps: le temps de penser, de faire, de manger. Il hait donc le fast-food et tout ce qui s'y rattache. Le mot McDonald's le met hors de lui, comme le mot «condiments» de Knorr ou de Maggi. «Ce ne sont que des produits d'accoutumance! Des castrateurs de goût! des suppositoires!…» Le reste est impubliable.

«Vous reprendrez bien un petit verre de chardonnay de Corse?» propose Marlyse tandis que Maxime décapite une pastèque. A les écouter, les observer, on saisit peu à peu la nature de cette petite cuisine de 10 mètres carrés à peine: une sorte de chapelle où les époux Pietri rendent un culte personnel au dieu Amour. La préparation du repas est un rituel avec ses règles strictes, ses moments liturgiques, la montée des orgues et le partage du pain. «Qui vient de chez Jérôme Lefèvre», souligne Maxime. Lui, c'est le grand prêtre et Marlyse l'enfant de chœur, ou plutôt non la dame de cœur. Les petits plats tendres et mijotés ne sont rien d'autre que des mots qu'il distille chaque soir dans l'assiette, la bouche, le corps de sa femme. Malgré ses grognements de chef, malgré ses pseudo-fâcheries de Corse de Sartène, Maxime écrit chaque soir une nouvelle histoire pour Marlyse. Des mots d'amour? «Des mots d'accord, répond-il. J'essaie de trouver ce qui va convenir au moment et à la saison: faire la cuisine c'est une chose, choisir un menu en est une autre. Il y a des cuisines d'accord, d'entente, d'équilibre, d'amour…» On se dit que cette femme a de la chance. Elle le sait, elle en rit.