Pour les Suisses, qui n’ont pas connu d’occupation au XXe siècle, c’est la version locale du «collabo». Né en 1896 à Genève, Georges Oltramare avait pourtant du talent. Et il n’était pas issu du ruisseau: un père et un grand-père professeurs d’université. Un grand-père et un frère conseillers d’Etat (l’un radical, l’autre socialiste). Dès les années 1920, après des études de droit interrompues, une double carrière artistique et politique le rend célèbre. Avec Michel Simon, Georges Oltramare joue dans la troupe des Pitoëff. Il écrit. Sa pièce Don Juan ou la solitude, montée à la Comédie en 1925, lui vaut le prestigieux Prix Schiller en 1927 et sera jouée à Paris. Il œuvre aussi pour la presse. Mais des écrits hostiles aux juifs lui font perdre sa place au quotidien La Suisse.

A 27 ans, il lance Le Pilori. Ce bimensuel fustige les grands commerçants israélites accusés de ruiner le petit commerce. L’antisémitisme virulent qu’il manifeste, tout en s’en défendant, se veut toutefois non violent: «Genève ne doit pas être le théâtre de pogroms. Mais n’en faisons pas le ghetto de la Suisse, écrit-il en septembre 1923. Un Juif est un Juif avant d’être Genevois. […] Par là, il présente un grand danger.»

Géo (surnom tiré de ses initiales) dément d’abord toute ambition politique. Il n’en fonde pas moins en 1930 l’Ordre politique national, qui devient l’Union nationale après sa fusion en 1932 avec l’Union de défense économique, mouvement anti-étatiste à succès sur fond de crise. Oltramare reste surtout connu pour son rôle dans le drame de 1932: le 9 novembre, il convoque une mise en accusation publique des socialistes Léon Nicole et Jacques Diker. Celui-ci, d’origine ukrainienne et juive, fait partie de ses cibles favorites. Appelée à endiguer une contre-manifestation de gauche, l’armée tire, faisant 13 morts et 65 blessés. La gauche est rendue responsable de la tuerie: Nicole est emprisonné, mais il remporte en 1933 une majorité éphémère et précaire au Conseil d’Etat.

En 1935, Oltramare devient le «Chef» unique de son parti, qui comptera jusqu’à 2000 membres, et abandonne ses mandats au Grand Conseil et au Conseil municipal. L’Union nationale fait bloc avec la droite traditionnelle pour renverser la gauche. Une fusion avec le Parti démocrate (ancêtre des libéraux) est même envisagée mais échoue en 1938. A cette époque, Géo rencontre plusieurs fois son héros, le Duce italien Benito Mussolini. Il intrigue pour fournir à Rome, via des prête-noms, des parts de l’actionnariat du Journal de Genève, dont on convoite l’influence sur la Société des Nations.

A l’éclatement de la guerre, il se veut pacifiste: la Suisse neutre doit selon lui réconcilier Français et nazis. La censure frappe Le Pilori. C’est le besoin pécuniaire qui semble pousser Géo à l’exil en 1940. Après un bref passage en Italie et à Berlin, il rallie Paris, où il a de solides relations et où il «est entré dans les fourgons de l’armée allemande deux jours après la conquête de la capitale française, écrira Pierre Béguin dans le Journal de Genève en 1945. Il a mis son talent de polémiste et sa voix de baladin au service du mensonge. […] Il n’y a qu’un mot pour qualifier cette attitude: elle est abjecte.»

Géo écrit pour un journal collaborationniste puis dirige des émissions de Radio Paris, sous le nom de Dieudonné: Les Juifs contre la France, Un Neutre vous parle. En 1944, il échappe de justesse à un attentat. Quand les Alliés libèrent l’Hexagone, il suit l’état-major pétainiste à Sigmaringen, au sud de l’Allemagne. La Suisse est proche. A la veille de la chute de la cité allemande, le 21 avril 1945, il se présente à la douane à Kreuzlingen et est incarcéré. En novembre 1947, la Cour pénale fédérale lui inflige 3 ans de prison pour avoir contribué à «mettre en danger l’indépendance de la Confédération dans une des périodes les plus critiques de notre histoire». Les juges disent punir non pas un délit d’opinion mais le fait d’avoir relayé en France l’argumentaire nazi qui aurait pu justifier une invasion de la Suisse. En 1950, une cour parisienne le juge «coupable d’intelligence avec l’ennemi» et le condamne à mort, par contumace. L’absent n’est pas surpris: «En 1950, on avait un peu honte d’avoir fusillé tant de Français. On n’allait pas épargner un Suisse.»

«La fièvre qui me brûlait aux beaux jours du Pilori, je la sens dans mes veines», écrit-il en 1949. L’ancien Chef n’exprimera aucun remord public. Il s’estime injustement puni par sa patrie: «Le Neutre de Radio Paris a réussi pendant trois ans à mener, en faveur de la Suisse, une propagande active, sous le couvert de la propagande allemande.» Dans une autobiographie de 1956, Les souvenirs nous vengent, il se pose en victime: «J’ai vécu plus qu’un autre, et c’est ce qu’on ne me pardonne pas. Un excès de vie suscite la haine des gens rassis qui se ménagent et n’osent s’affirmer.»

Omniprésents dans ses écrits journalistiques, les juifs occupent peu de place dans ces 250 pages. Evoquant le courrier reçu par son émission qui «étudiait objectivement le rôle des Juifs», il affirme: «Nous jetions les dénonciations contre tel ou tel Juif ne portant pas l’étoile. On se bornait à signaler les appartements laissés vacants par des Juifs en fuite. J’ai demandé qu’on y installât des sinistrés.» Le beau rôle… L’auteur s’exonère: «Dans la question juive, j’estimais la simple vérité éloquente. Les persécutions sont odieuses; les mesures de prophylaxie, nécessaires.» La concrétisation d’un tel programme reste nébuleuse. Il n’a pas un mot sur les millions de juifs tués par le Reich, dont des dizaines de milliers déportés de France. Un crime inouï dont il s’est rendu complice comme propagandiste.

Il n’y a pas eu davantage de repentir en privé, selon Catherine, seule enfant de Géo, née de son second mariage. Elle suppose que son père a vécu sa carrière politique comme un prolongement de son activité dramatique: «Il s’est peut-être vu dans un rôle et s’est pris au jeu. Ce qui lui a permis de rester dans l’aveuglement face à l’horrible réalité.» Celle qui garde le souvenir d’un père intimidant, distant, colérique et narcissique dit n’avoir hérité de lui que ce qu’il avait de meilleur: la fibre théâtrale. En 1960, un infarctus terrasse Géo à Genève. Il avait 64 ans.

«Il s’est peut-être vu dans un rôle et s’est pris au jeu. Ce qui lui a permis de rester dans l’aveuglement»