George Bush n'était pas parti pour de longues vacances au Texas, comme le lui reprochait déjà une majorité d'Américains. Il réfléchissait, il se rongeait, il était pris d'un vertige pascalien. Il entrait dans la peau imprévue du président-philosophe qui doit trancher entre les attentes de la recherche scientifique et les interdits de Dieu, entre la vie donnée et la mort infligée, entre une promesse électorale et l'avenir des laboratoires de la biogénétique américaine. Et jeudi soir, ayant beaucoup pensé et consulté, il a parlé à la nation de son ranch de Crawford. L'utilisation pour la recherche d'embryons humains, qui seraient dès lors détruits, demeure privée de tout financement fédéral. Les dollars ne peuvent aller qu'à des travaux pratiqués sur les (rares) colonies existantes de cellules souches – qui constituent l'embryon initial et peuvent se spécialiser ensuite dans n'importe quel type de cellule.

Le président, dans cette décision complexe, affrontaient les très réelles angoisses des Américains. Mais il s'adressait aussi à son électorat, et ce grand corps n'est pas uniforme. Il comprend la masse des conservateurs religieux qui attendaient de leur élu – comme le pape – l'affirmation d'un respect absolu de la vie dès sa conception, donc d'une condamnation de toute recherche qui la met en péril. Mais une masse tout aussi grande d'Américains, qu'on trouve aussi chez les plus conservateurs, veulent que la science explore toutes les voies qui permettront de soigner ces maladies dégénératives qui hantent les familles: Alzheimer, Parkinson, cancer, etc. Or les cellules souches sont les outils les plus prometteurs de cette médecine, si elles parviennent, en se transformant, à régénérer des tissus ou des organes, ou à les remplacer.

La porte étroite qu'a – provisoirement – entrouverte le président américain est une solution plus libérale que la philosophie suisse dans cette matière, car elle ne parle que du financement public – capital sans doute dans ces recherches – mais ne dit rien de ce que peuvent faire ou non les laboratoires privés. L'article 119 que les citoyens suisses ont introduit dans la Constitution fédérale est lui draconien. Il ferme pour l'essentiel cette voie de la recherche, interdisant l'utilisation des embryons «en trop» de la fécondation in vitro – voués à la destruction – qui pourraient sans cela être une source de cellules souches. Au Etats-Unis, au contraire, les embryons congelés qui n'ont pas été utilisés pour une procréation assistée sont conservés. Il y en a actuellement plus de cent mille dans les cliniques, et les conservateurs chrétiens considèrent qu'ils devraient évoluer en enfants à adopter.

Le subtil compromis présidentiel a été plutôt bien accueilli, avec cependant – on va le voir – des nuances de taille. Le camp conservateur «pro-life» («oui à la vie»), à l'exception notable de l'Eglise catholique, est satisfait de la manière dont est sauvegardé l'embryon. Les chercheurs scientifiques, de leur côté, sont rassurés parce que la porte n'a pas été entièrement fermée. Mais en fait, leur inquiétude est grande. Les patrons des plus grands labos sont stupéfaits de ce que George Bush a dit des colonies existantes de cellules souches. Le président affirme qu'il y en a 60 dans le monde, et eux, qui n'en croient rien, demandent qu'on le leur démontre. En tout cas il n'y a pas dix de ces colonies aux Etats-Unis, et rien ne dit qu'elles sont assez robustes pour la recherche. Quant aux lignées qui existent en Suède, en Australie, en Grande-Bretagne et ailleurs, encore faudrait-il que ces pays acceptent d'en faire cadeau aux chercheurs américains. Par ailleurs, de manière assez hypocrite, le président ne dit rien de la provenance des ces cellules souches-là, qui sont bel et bien issues d'embryons détruits.

Le pessimisme se répand dans les laboratoires de pointe américains, dans ce climat de toute évidence peu favorable à leurs recherches. Plusieurs envisagent déjà de délocaliser une partie de leurs activités hors des Etats-Unis, ou de prendre des participations dans des sociétés soumises à une législation plus libérale, en Grande-Bretagne en particulier, où la Chambre des Communes a autorisé les recherches sur l'embryon, y compris le clonage, qui est sans doute le moyen le plus prometteur de produire des cellules souches réellement utiles.

Mais le débat américain ne fait que commencer. Les démocrates, qui contrôlent le Sénat, se disent assurés de pouvoir réunir une majorité large, avec des républicains modérés, pour renverser l'orientation prise par le président.