De l'abondant feuillage velu du Pelargonium tomentosum, qui, lorsqu'on le frotte, embaume la main d'une odeur de menthe verte, jusqu'aux fleurs en étoile déchiquetée du Pelargonium angeleyes, les sujets surprenants ne manquent pas au royaume des géraniums.

Un royaume qui a élu domicile au Garden Centre de l'entreprise Schilliger à Gland. Cette jardinerie propose à ses clients pas moins de 180 variétés de géraniums élevés dans ses serres.

Parmi elles, on trouve des grands classiques comme le Ville de Berne, un zonal à grosses fleurs dont le rouge écarlate éclipse presque les drapeaux nationaux aux abords des chalets de montagne, les fameux lierres aux opulentes cascades fleuries et une septantaine de géraniums rares, marottes des collectionneurs. Un choix pléthorique pour faire face à l'appétit vorace des jardiniers suisses, toujours fidèles à ce pimpant emblème national, mais aussi avides de singulariser leurs rebords de fenêtre par leur profusion en fleurs et par des variétés inattendues.

Un vrai sport national qui fait du géranium la plus populaire des fleurs en pots dans notre pays. Il s'en consomme près de treize millions chaque printemps, dont un gros tiers provient des serres suisses.

Mais pourquoi une telle frénésie pour une fleur réputée mièvre, dont la mine lourdaude et les couleurs Mövenpick ne rivalisent pas avec la grâce d'une rose, l'exotisme d'une orchidée ou la finesse d'un iris? «Le grand avantage du géranium, c'est sa robustesse. Il supporte toutes sortes de conditions sans broncher et fleurit invariablement de mai jusqu'aux gelées même si on oublie quelques sessions d'arrosage», rétorque Olivier Morel, directeur production chez Schilliger.

Ce n'est pas tout. Cet increvable peut refleurir jusqu'à trente années de suite et s'assurer une descendance digne de Zeus grâce aux boutures qu'on extrait de ses branchages. En outre, la féroce guerre des prix entre grandes surfaces – parfois menée au mépris de la qualité – rend son achat très avantageux. Michel Granges, producteur de géraniums à Fully, ne s'y trompe pas: «Le géranium est la plante décorative la mieux adaptée à notre climat et pour quelques centaines de francs, on décore sa maison à satiété. Le rapport qualité prix est excellent.»

Dernier détail qui confère au géranium un statut respectable d'ami des ménages: son parfum repousserait les nuées d'insectes nuisibles. Comment le pragmatique Helvète pourrait-il ne pas succomber face à une telle kyrielle de mérites? Et comment ne pas voir dans ce solide gaillard râblé, l'allégorie d'une Suisse inébranlable? Tout le contraire du frêle et sauvage edelweiss, cet autre emblème helvétique, si rare et prestigieux qu'on le protège comme naguère le Réduit national.

S'il possède la robustesse d'un mollet de Waldstätten et ne craint nullement l'altitude de nos alpages, le géranium n'est pourtant qu'un colon en nos contrées: «Il est originaire des déserts sud-africains, où il vit encore à l'état sauvage», rappelle Olivier Morel. Les touristes anglais l'auraient popularisé dans nos stations alpines à la fin du XIXe siècle pour agrémenter d'une note pimpante le Swiss Style des chalets. Et si les amateurs le nomment communément géranium, c'est par abus de langage. Les manuels de botanique le désignent, eux, par le terme pélargonium; le géranium n'étant qu'un lointain parent vivace de la famille des géraniacées.

Zonales, lierres, odorants, stellar, les pélargoniums se divisent en plusieurs espèces plus ou moins répandues. On distingue les zonales par leur feuillage rond, velouté et orné d'une petite couronne centrale brunâtre de laquelle ils puisent leur identité. En vogue actuellement, les odorants peu florifères compensent cette lacune par leur parfum, tantôt délicieux, tantôt nauséabond, aux essences de citronnelle, de menthe ou de pin. Enfin, on reconnaît les stellar à leur végétation découpée et à leurs fleurs en étoile. Ces dernières excentricités intéressent surtout les collectionneurs, les goûts du consommateur moyen le dirigent plutôt vers les zonales et les lierres au port retombant.

Les couleurs à la mode de ce marché sont, selon Olivier Morel, la pourpre presque noire de l'ancienne variété Barbe-Bleue, les blancs, en dépit de leur propension à tourner de l'œil les premières intempéries venues, et les bicolores tachetées, mouchetées ou aspergées façon batik comme les Americana.

Pas tyrannique pour deux sous, la culture du géranium nécessite tout de même une maintenance minimale: «Ce sont des plantes gourmandes. Pour leur assurer une floraison optimale, il faut les nourrir avec de l'engrais spécifique et arracher les fleurs sèches», avertit Olivier Morel.