Troquer les chiffres de l’aide sociale pour mettre en avant les visages et témoignages de ses bénéficiaires, c’est l’approche de la photographe et cinéaste Ghislaine Heger et de son exposition Itinéraires entrecoupés. Du 14 juin 2020 au 11 novembre 2021, des installations interactives mêlant textes, photographies et courts métrages sont à découvrir à Seelisberg (UR) au Musée Grütli, une plongée dans les histoires individuelles pour sortir des clichés. L’objectif: créer un espace de réflexion autour de la précarité en invitant les visiteurs à se demander: «Et si c’était moi?»

Le Temps: Dans votre exposition «Itinéraires entrecoupés», vous mettez en lumière les visages et témoignages des bénéficiaires de l’aide sociale. Quel message souhaitez-vous partager?

Ghislaine Heger: Lorsqu’on aborde la question de l’aide sociale, ce sont avant tout les chiffres qui sont mis en avant, comme le taux de bénéficiaires ou les coûts que cela engendre. De nombreux Suisses sont mal informés sur les réalités de la précarité. Les bénéficiaires sont souvent libellés à tort de «profiteurs», de «fainéants» ou sont rangés dans la catégorie des «étrangers». Pourtant, près de la moitié de ces individus dans le besoin sont de nationalité suisse. C’est une thématique qui se heurte à énormément de préjugés. L’exposition a l’intention de créer un espace de réflexion, au-delà des chiffres, pour se questionner: «Qui sont ces personnes? Et si c’était moi?»

Justement, qui sont ces personnes que vous avez rencontrées?

L’exposition au Musée Grütli (UR) comporte une quinzaine de témoignages d’individus entre 19 et 64 ans aux profils multiples. Qu’il s’agisse d’adolescents dont les parents sont alcooliques, de professionnels indépendants ou de mères de famille qui ne peuvent plus joindre les deux bouts, tous ont en commun un parcours interrompu et un sentiment d’humiliation. Selon la doxa, être à l’aide sociale est le fruit d’une mauvaise volonté. Il s’agit là évidemment de raccourcis biaisés.

Vous êtes photographe, vidéaste et avez également beaucoup voyagé, qu’est-ce qui vous a amenée à vouloir aborder la thématique de l’aide sociale?

Ce projet a germé à partir d’une expérience personnelle. Je me suis retrouvée à l’aide sociale en 2008, à la suite de l’annulation d’un tournage pour lequel j’étais contractée. C’était violent de soudainement se voir basculer de l’autre côté de la barrière. En tant que Suissesse et diplômée d’une haute école spécialisée (HES), rien ne présageait un tel revirement. Je me suis rendu compte des idées préconçues que je portais sur la question. C’est à ce moment-là que j’ai ressenti le besoin de faire connaître les parcours de ces autres individus qui, comme moi, se sont retrouvés un jour au pied du mur. A mon avis, si certains se plaignent des bénéficiaires de l’aide sociale, c’est qu’ils flirtent eux-mêmes avec le seuil de pauvreté – sans pour autant pouvoir bénéficier de prestations. La classe moyenne suisse regorge de travailleurs pauvres.

Votre livre «Itinéraires entrecoupés» est initialement paru en 2017. Depuis, la crise du coronavirus a mis en lumière la précarité en Suisse, notamment avec ces files d’attente pour la distribution d’aide alimentaire. La population a-t-elle été suffisamment sensibilisée à ce sujet?

Avec le coronavirus, la précarité que nous feignions d’ignorer jusque-là est devenue extrêmement visible: elle touchait toutes les couches de la population. Néanmoins, certains médias ont mis l’accent sur les sans-papiers alors qu’ils ne représentent qu’une faible partie des personnes dans le besoin. La population suisse aussi a une part de pauvres.

Le scénographe de l’exposition, Michia Schweizer, est également responsable des centres d’animation socioculturelle à Fribourg. Pendant le confinement, il a instauré des distributions d’aide alimentaire encore actives à ce jour. En tant que bénévole, j’ai été stupéfaite d’être confrontée à des restaurateurs et des indépendants qui venaient chercher des sacs de première nécessité. Un cuisinier, par exemple, ne disposait que de 120 francs par mois pour se nourrir. En Suisse, demander de l’aide est encore très tabou, quelque chose rebute quand on aborde la pauvreté. L’exposition aspire donc à démontrer que la précarité concerne monsieur et madame Tout-le-Monde. Comme l’a révélé la pandémie, tout peut s’effondrer en un instant.