Une star qui fume du crack, le patron de la Fédération internationale de l'automobile dans une orgie nazie, un politicien qui sniffe de la poudre: les cas de vidéos compromettantes de personnalités publiques semblent se multiplier. L'avis de Gianni Haver, professeur à l'Institut de sociologie des communications de masse à l'Université de Lausanne.

Le Temps: Des personnalités sont filmées de leur plein gré dans des situations compromettantes. Que se passe-t-il?

Gianni Haver: Auparavant, une caméra se remarquait, n'importe où, en particulier dans une soirée privée bien arrosée. Aujourd'hui, parce qu'elle a pris la forme d'un banal téléphone portable, plus personne ne remarque vraiment une caméra. Alors même qu'elle est capable de prendre des images en couleur, avec du son et des possibilités de diffusion immédiate et mondiale. Big Brother, c'est nous tous. Nous nous autosurveillons. La vidéo numérique fait partie de notre quotidien, avec le risque de voir des moments très privés basculer dans des lieux très publics.

- Est-il curieux que personne ne songe à dire que ces images sont truquées?

- Comme ce type d'images se tournent avec notre consentement, il est impossible de nier leur existence. Le doute quant à la véracité des images n'est plus possible. Max Mosley ou Xavier Bagnoud n'ont pas cherché à dire que ce n'était pas eux sur les vidéos. Il y a vingt ou trente ans, un tabloïd britannique aurait peut-être publié une photo volée de Max Mosley à la sortie d'un bordel londonien. Mais il aurait été facile à Max Mosley de dire que la photo était truquée, ou que sa présence sur les lieux était un hasard. En l'occurrence, l'image est tellement explicite que l'intéressé est obligé d'avouer: «Oui, c'est bien moi.»

- Des people comme Amy Winehouse acceptent le fait d'être tout le temps filmés, non?

- Dans le cas d'Amy Winehouse, les vidéos de sa vie privée lorsqu'elle se drogue coïncident avec son image publique. Il n'y a pas de rupture, pas de décalage. Elle est dans une logique de voyeurisme qu'elle alimente elle-même. Dans les cas de Max Mosley ou Xavier Bagnoud, les images vidéo sont en complet décalage avec la construction publique de ces personnalités. Ces négations d'images publiques peuvent parfois prendre des tours inattendus. Comme dans le cas du chanteur du groupe Placebo. Sur scène, il est androgyne et ambigu. Mais il s'est un jour fait surprendre par un photographe dans le parc du Luxembourg à Paris avec son bébé dans une poussette, dans une attitude anodine de bon père de famille. Il a aussitôt déposé plainte!

- Quel rapport entre ces vidéos et l'imagerie pornographique traditionnelle?

- Un des référents symboliques de ce genre de séquences vidéo est bien sûr le film pornographique, notamment lorsque celui-ci montre des pratiques sexuelles considérées comme déviantes. Ces vidéos obéissent à des schémas précis de mise en scène. Elles intègrent des logiques d'attitudes ou de travestissement qui ne reflètent pas forcément une logique d'adhésion des personnalités en question. C'était sans doute le cas avec une image embarrassante du prince Harry, photographié dans une soirée avec un brassard nazi. Pour Max Mosley et sa supposée orgie nazie, le doute est plus grand en raison de l'orientation politique de son père et de sa mère. Mais il s'agit d'images. Elles aussi ont un passé, des influences et des codes.

- Prendre des risques devant une caméra renforce-t-il le plaisir et le désir?

- Cette dimension fait partie du jeu. Savoir qu'un moment intime peut à tout moment être rendu public augmente le risque, la sensation de danger. Les pratiques sadomasochistes intègrent constamment la notion de risque. Les adeptes du SM aiment parfois donner des indices de leurs pratiques privées dans la vie de tous les jours, comme par exemple de porter un collier trop serré. Encore une fois, ces prises de risque sont partie prenante du jeu.

- Ces personnalités ne sont-elles pas aussi victimes d'une technologie qui évolue très vite?

- Plus de 99% des vidéos de scènes privées restent dans le champ privé et n'en sortent pas. Mais peu des auteurs de ces séquences savent que la technologie peut aller plus vite qu'eux, les déborder de toutes parts, et faire en sorte que la vidéo d'un passage à tabac dans une école ou des culottes de la voisine de classe peut basculer dans le domaine public. Le geste d'appuyer sur la touche «REC» pour commencer l'enregistrement vidéo est devenu tellement automatique, tellement anodin que l'on n'en mesure pas les éventuelles conséquences.

- La définition même de la vie privée n'est-elle pas en train de changer?

- Il y a encore quelques années, face à de telles images choquantes, un président de la FIA aurait démissionné dans l'instant. L'intéressant avec Max Mosley est qu'il n'envisage pas de démission immédiate. Il assume, résiste, dit: «C'est bien moi, c'est ma vie privée, pourquoi ces images vous choquent-elles tant?» La technologie est en train de changer la conception de la vie privée. Nous sommes ici à une époque charnière qui déplace la position autrefois fixe de la frontière entre l'intime et le public. Les murs deviennent transparents. Les moyens technologiques peuvent changer les mœurs. C'est ce qui s'est passé avec l'imprimerie, c'est ce qui se passe aujourd'hui avec les nouvelles technologies numériques.

- Comment envisagez-vous l'avenir?

- On peut imaginer des réglementations bien plus strictes. Ou au contraire une confusion totale des vies privée et publique, où tout se voit et se «googelise». J'ai pour ma part de la peine à envisager une société occidentale qui se passerait d'Internet. Et surtout des possibilités de diffusion immédiate de pratiquement tout et n'importe quoi.