La presse musicale spécialisée l'affuble régulièrement du nom de gourou. Lui n'aspire qu'à «avancer» et craint comme les embouteillages de fin de journée toute tentative de fossilisation. Gilles Peterson tient de ses parents franco-suisses d'avoir le français comme langue maternelle. Il le parle avec un léger accent anglais: il a grandi dans la banlieue londonienne, et l'Angleterre a été son terrain de jeu et reste son cadre de vie idéal, l'endroit où il faut être pour qui vit de, par et dans la musique. Gilles Peterson est DJ. A la fin des années 80, il lance l'«acid jazz» du haut de ses platines. En quelques mois, la nouvelle tendance aspire tout sur son passage. PolyGram s'empresse de venir frapper à la porte du jeune toqué de jazz et lui propose de diriger un label de disques. «Talkin Lound» naît en 1990 et réside depuis dans le pool de tête des maisons qui ont du flair, de celles qui dénichent et défrichent. Galliano, Urban Species, 4-Hero, Roni Size, la fine fleur de la musique électronique groovy, de la soul jazzy expérimentale signent sur «Talkin Loud».

Gilles Peterson est assis sur l'extrême bord d'un canapé du Montreux-Palace. C'était en juillet dernier, à quelques heures de la «Talkin Loud Night» organisée par le Montreux Jazz Festival. Les groupes du label vont se succéder sur scène de 20h à 2h du matin. «A 10 ans, j'étais un Soul Boy» glisse Gilles Peterson sur le ton de l'évidence. Les signes distinctifs du Soul Boy dans l'Angleterre de la fin des années 70 étaient les suivants: écouter de la musique soul bien sûr, danser dans les clubs idoines, porter des joggings de la marque italienne Tacchini et jouer au foot. Gilles Peterson était ailier droit. Les Soul Boys côtoyaient à la même période les punks, les mods, les rockabilly ou encore les ant warriors – les guerriers de la fourmi. La panoplie de ces derniers comprenait, entre autres, des plumes de chef indien. La grande césure entre les tribus et sous-familles réside dans la couleur de la peau. Musique de Blancs, musique de Noirs. Le petit Gilles Peterson suit ses copains de banlieue: il sera soul, c'est-à-dire black. A jamais.

A la même époque, il bricole une station de radio dans une cabane au fond du jardin familial. Deux heures par semaine, Gilles diffuse sur Londres la musique qu'il aime. A 13 ans, il est disc-jockey dans les mariages et les discos de quartier. Le grand frère vit à Lausanne, où Gilles passe régulièrement ses vacances. Il offre au petit un billet pour le Montreux Jazz Festival: Gilles découvre Herbie Hancock. L'adolescent en reste cloué sur son strapontin. Retour à Londres. Il se met à écumer le moindre bac à disques en quête de sa nouvelle trouvaille: le jazz. Le fil rouge d'une vie est trouvé. Petit à petit, dans les discos de quartier et les mariages, le DJ mélange les grands noms du jazz et les pulsions soul.

Gilles Peterson se retrouve rapidement derrière le micro des radios pirates qui fleurissent à l'époque comme les primevères en mars. Radio Invicta, Radio Horizon, Radio Solar sont les têtes de pont de la culture club, les grands vecteurs de la dance music. A l'antenne, Gilles Peterson crée son show. Il vient de passer son bac. Trois rencontres en direct balisent sa culture jazz avec la force d'un marquage au fer rouge. Trois interviews de géants, trois leçons de vie. Le saxophoniste Wayne Shorter lui raconte ce que «jazz life» veut dire et le guide surtout vers «la lumière» c'est-à-dire la musique des John Coltrane, Sun Ra, Charlie Parker et Louis Armstrong. Jalal, membre des «Last Poets» dans les années 60, partie prenante du combat des Noirs américains, l'instruit sur la série d'abus dont ont été victimes les jazzmen noirs dans les mains des producteurs blancs. «Il m'a beaucoup aidé pour trouver la relation juste avec les musiciens que j'allais produire plus tard. J'ai pu éviter de tomber dans le piège de l'empathie déplacée: je suis Noir, je connais la souffrance et le mépris, etc.» Enfin, Mark Murphy: «Pour moi, c'est le meilleur chanteur au monde. Blanc, homo et excentrique, il faisait partie de la bande de Jack Kerouac.»

Et puis, première consécration, l'illustre label américain de jazz Prestige fait appel à lui pour sortir des compilations de ses morceaux fétiches. Gilles Peterson est convié de l'autre côté de l'Atlantique pour s'immerger dans la discothèque aux mille trésors. Le staff de Prestige n'en revient pas de voir arriver un petit bonhomme si jeune et si mordu de standards vieux de vingt à trente ans. Le deal est simple: Peterson sélectionne les titres particulièrement groovy puis passe ensuite les compilations dans les soirées dance qu'il anime. L'occasion est trop belle pour la vénérable maison de pouvoir rajeunir son auditoire.

Les fêtes continuent de plus belle avec la vague acid house qui se répand depuis Ibiza. Trois à quatre fois par an, de longs week-ends de fête sont organisés par le bouche à oreille au bord de la mer. «On se retrouvait à 3000 dans des camps de vacances déserts. C'étaient des raves avant la lettre.» C'est là, dans les bungalows vides, que Peterson fait ses premiers essais d'acid jazz: une pincée de jazz et une pincée de techno. «L'atmosphère était hédoniste, les mix anarchiques. James Brown, Jimi Hendrix, John Coltrane, acid d'Ibiza se mêlaient à un rythme soutenu. Moi et mes amis, on a poursuivi sur notre lancée à Londres et là, miracle: Blancs et Noirs se mettent à danser ensemble. Au même moment, Do the right thing, le film de Spike Lee, sortait sur les écrans. Je n'avais qu'une envie: que Spike Lee assiste à une soirée acid jazz et qu'il

se rende compte que, oui, c'est possible.»

Les groupes qui mêlent groove et acid se multiplient. Manque encore le label, le cocon, qui puisse les propulser hors des clubs. «Je voulais permettre à Galliano et à tous les autres d'arrêter de devoir faire des petits boulots pendant la journée.» L'engagement par PolyGram pour lancer «Talkin Loud» arrive à point nommé. Les débuts sont d'abord vécus dans le stress. Bien sûr, il y a le salaire stable à la fin du mois; et puis, c'est bien la première fois qu'une grosse maison de disques prend sous son aile un jeune indépendant. Mais il s'agit de saisir les rouages pour mieux s'en servir, de comprendre le business pour mieux imposer l'avant-garde. Dix ans plus tard, Gilles Peterson est heureux d'avoir tenu. Il en veut tout de même à PolyGram: «Virgin a soutenu Massive Attack dès le début par une très bonne promotion. Moi, pour Galliano, je n'ai pas eu de moyens suffisants. C'est trop tard maintenant.» Mais les regrets sont vite déglutis. «Talkin Loud» vient de produire le come-back de Terry Callier, soul man retiré prématurément des sunlights: «Il devrait trôner aux côtés de Marvin Gaye. Mais il a choisi de devenir programmeur informatique pour élever sa fille. Il n'a pas pu réaliser ses rêves. Lui permettre de sortir un disque, de participer à un festival… C'est pour cela que je continue. Pour que le fil de l'histoire de la musique, de génération en génération, ne soit pas rompu.»