Grande Interview

Ginette Kolinka: «Il ne faut pas retourner à Birkenau au printemps»

A 94 ans, Ginette Kolinka est une des dernières rescapées d’Auschwitz-Birkenau à pouvoir transmettre aux jeunes générations ses souvenirs des camps de la mort. Ils font l’objet d’un livre paru le 5 mai dernier: «Retour à Birkenau»

«Il ne faut pas retourner à Birkenau au printemps.» Voilà les mots de Ginette Kolinka foulant les allées de graviers bien nettes, entre les fleurs et les carrés d’herbe manucurés, de ce qui fut le plus grand camp de concentration et d’extermination du Troisième Reich. La vue d’une joggeuse à l’endroit où, 75 ans plus tôt, son père, son frère, et plus d’un million de personnes, ont été réduits en fumée; là même où des Allemands lui ont rasé, à elle et à tant d’autres, cheveux, pubis et toute trace de dignité lui donne envie de hurler. Qu’est-ce que la mémoire? Qui se souviendra?

Quand elle est extraite de l’enfer à la Libération, un médecin note son poids: 26 kilos. Les écoliers d’aujourd’hui seront les derniers à pouvoir entendre, de la bouche de ceux qui l’ont vécu, l’indicible. Voilà pourquoi, à 94 ans, Ginette Kolinka parle, rencontre, raconte sans relâche et dans toutes les écoles, pour que l’on n’oublie pas de quoi la haine est capable. Ses propos, recueillis par la journaliste Marion Ruggieri, font l’objet d’un livre paru le 9 mai 2019: Retour à Birkenau, chez Grasset.

Bien d’autres avant elle ont partagé cette tranche de mort. Ses propos trouvent toutefois une chambre d’écho particulière alors qu’un antisémitisme décomplexé refait surface. «Mais attention. Je ne suis pas malheureuse. Pour illustrer l’article, je veux une photo de moi souriante. Ce n’est pas parce que c’est grave qu’il faut avoir l’air d’une pleurnicheuse moche.» Nous voilà prévenus.

Quel souvenir gardez-vous de votre enfance, votre adolescence, avant votre arrivée à Birkenau?

Je suis née le 4 février 1925 à Paris. J’ai le souvenir d’une enfance tout à fait normale, la petite dernière d’une famille de six filles, donc très gâtée, pas très débrouillarde ni très futée, je l’avoue, je ne faisais qu’imiter mes aînées. Même pas très bonne élève! J’étais juste une fillette toute simple, qui ne pensait à rien. Sans rêves ni espoirs particuliers, j’avais l’âge que j’avais et j’attendais l’année d’après – comme maintenant, j’étais dans l’instant présent. Avec mes sœurs, j’avais un stand au marché d’Aubervilliers, on vendait des dessous. D’ailleurs, je faisais le marché le jour où la Gestapo nous a emmenés, mon père, mon frère, mon neveu et moi.

Pourriez-vous nous raconter votre premier jour à Birkenau?

Il y a plusieurs premiers jours avant Birkenau, vous savez. Il y a le premier jour d’arrestation. Le premier jour quand on est en prison. Le premier jour quand on arrive à Drancy. Le premier jour de voyage, dans le train, sans lumière vers l’Allemagne. Et le premier jour dans le camp. Moi, je n’avais pas peur, en arrivant. Je croyais que les juifs arrêtés allaient dans des camps de travail. J’imaginais des travaux durs. Avant Birkenau, j’avais été vendeuse et dactylo. Pour moi, les travaux durs, c’étaient les champs et l’usine: pourquoi avoir peur, j’en connaissais, des gens à l’usine, on n’en mourrait pas. Le travail ne tue pas. Normalement.

En descendant du train, il y avait un camion. On m’avait dit qu’il transportait les plus faibles, pour leur épargner le trajet de la «Judenrampe» jusqu’à l’entrée du camp, environ 1 kilomètre. Alors j’ai dit à mon père de 61 ans et à mon frère de 12 ans, Gilbert, de prendre le camion. Cela, je ne me le pardonnerai jamais. Les camions allaient en réalité directement dans les chambres gaz. Je ne savais pas, moi, j’ai commencé à marcher avec les autres.

Que vous est-il arrivé, à vous, ce jour-là?

A Birkenau, vous arrivez encore civilisé. Vous êtes encore un être humain. Mais ce qui est incroyable, c’est qu’en très, très, très peu de temps, vous ne devenez plus rien. On vous déshabille. On vous rase les cheveux. Le pubis. Vous imaginez? On vous tatoue. Matricule 78599. En l’espace de quelques heures, vous n’êtes plus rien. Moi-même, je n’y croyais pas! Personne ne pouvait le croire. Il vous tombe sur le crâne des choses que vous n’avez jamais vues nulle part. Vous ne pensez plus, vous subissez, vous tentez de survivre. C’est tout.

Je me souviens aussi que le premier jour, on m’avait donné une chemise de nuit ou une robe de l’époque, jolie et surtout avec des manches: ça m’évitait le contact avec la couverture rêche, dégoûtante, grouillante, sur laquelle on dormait, et aussi le contact avec les cinq autres filles qui me collaient dans le lit, et qui étaient sales. On était six par coya, et si sales! A ce moment-là, ce genre de chose nous importait encore… Mais bien sûr, on me l’a «organisée», c’est-à-dire volée, à la minute où je l’ai enlevée. Tout était «organisé».

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre quotidien au camp?

On a vécu quelque chose qu’aucune parole, aucun film ne peut décrire, et je ne sais pas comment on y a survécu. Ce que la haine a fait faire aux nazis, ce qu’ils nous ont fait subir, c’est impossible de l’imaginer. Le réveil, les coups de schlague qui brisent les os, l’appel, la faim, cette soupe qui ressemble à de l’eau sale dans une écuelle rouillée, la soif, le froid, le travail, encore les coups. La fumée qui sort du bâtiment à côté de notre bloc, et cette odeur de chair brûlée, de crasse. Si on se met à penser, on meurt. Mais pour moi – et j’ai bien conscience que cela pourra surprendre les jeunes générations, qui se mettent nues dans les salles de sport – le pire souvenir, je crois, c’était ce sentiment de honte d’être soudain nue devant ces gens inconnus, dans la salle de déshabillage le premier jour. Peut-être même qu’il y avait des hommes, des soldats, je ne sais plus. A mon époque, la pudeur, c’était très important. En tant que femme, j’étais malade de honte.

Avez-vous le souvenir d’instants d’humanité qui ont pu, peut-être, vous aider à survivre?

Je ne peux pas parler pour les autres, mais pour moi, il n’a jamais été question ni de volonté, ni de courage ou je ne sais quoi: au camp, j’étais devenue un robot qui suivait une routine. S’il y a une chose qui m’a aidée, c’est un moment avec Simone [ndlr: Simone Veil, qui faisait partie du même convoi que Ginette Kolinka]. Imaginez: j’étais dans le camp, j’avais envoyé mon père et mon frère à la mort, on m’avait transformée en rien. J’étais désespérée. Un jour, alors que Simone et moi, on travaillait sous une pluie battante, une gardienne a eu pitié de nous. Elle nous a envoyés nous abriter. En voyant Simone, elle l’a trouvée si belle! Alors elle lui fait plein de compliments, elle l’admire et moi: je suis transparente. C’est terrible. La gardienne offre à Simone une robe. Et Simone, sans réfléchir, alors qu’elle aurait pu la donner à sa sœur ou à sa mère qui étaient aussi dans le camp, me l’a donnée à moi. Peut-être qu’elle a eu pitié de moi. Je ne sais pas, mais cette robe m’a sauvé la vie. Vous savez que Simone, que j’ai revue à la Libération, ne se souvenait même pas de me l’avoir donnée? Même si, bien sûr, je me la suis fait «organiser» tout de suite, comme le reste. C’est ça qui est triste.

Comment se réadapter au monde, quand on a connu cela?

En 1945, j’étais heureuse de retrouver ma famille, mais décidée à ne jamais parler de cette période. On ne peut pas parler de ça: quand vous rentrez seule, vous ne pouvez pas décrire ce que vous avez supporté, alors que vous avez envoyé votre frère et votre père à la mort, c’est comme les tuer une seconde fois. Même s’il y a eu une exception: j’ai gardé le regret immense d’avoir jeté à la figure de ma mère qu’elle ne reverrait jamais son mari et son fils, parce qu’ils avaient été assassinés et brûlés. Pour moi, c’était normal de lui dire: j’avais perdu tous mes sentiments. Je me rends compte maintenant que c’était affreux pour elle de l’apprendre comme ça.

J’ai souvent revu mes camarades de Birkenau, Marcelline [ndlr: Loridan-Ivens, née Rosenberg, qui deviendra une célèbre cinéaste et autrice française] et d’autres, mais on n’avait pas à discuter des camps, elles savaient bien ce qu’on avait vécu. Alors on parlait de tout sauf de ça. De nos enfants, de notre travail, de nos amours, de la vie.

Un cauchemar récurrent ou un souvenir vous hantent-ils particulièrement?

Il y a eu tant d’horreurs… Comme tout le monde, j’ai fait des cauchemars. C’est obligatoire. Mais je ne m’en souviens pas, et je mentirais si je disais qu’un souvenir me hante: je n’ai plus de sentiments.

Avez-vous lu les récits produits autour des camps dès les années 1950 et après?

Absolument, je voulais lire ces histoires de déportations, pour voir si mes souvenirs étaient corrects. On peut avoir des souvenirs et vouloir s’assurer qu’ils sont justes, puisqu’on doute nous-mêmes d’avoir pu survivre à cela. Celui dont tout le monde parle, c’est Primo Levi, un des premiers déportés qui a écrit, mais je n’ai pas lu Si c’est un homme. Il y en a eu bien d’autres.

A quel moment avez-vous décidé de sortir du silence et de transmettre votre histoire?

Je n’ai jamais eu l’envie d’écrire. Mais quand j’ai pris ma retraite et que j’ai eu du temps, je me suis mise à décrire un souvenir, gribouillé sur un papier. Pas un roman, mais des flashs. Je les ai gardés, et quand mon fils s’est marié, ma belle-fille m’a dit: je vais les mettre sur l’ordinateur. Plus tard, quand je suis devenue veuve, je suis allée voir l’Union des déportés d’Auschwitz, qui organise les voyages scolaires. J’ai commencé à parler et je ne me suis plus arrêtée.

Qu’avez-vous ressenti en lisant votre propre histoire?

Le livre est bien, même si… J’ai lu la première version un peu trop vite, il y a des imprécisions que j’ai réalisées après coup. Par exemple, quand on est arrivés sur le quai, sur la «Judenrampe» qui menait à Birkenau, il est écrit que ce sont les soldats allemands qui sont entrés dans le wagon pour nous en extraire de force, mais en fait pas du tout, c’était des déportés qui nous sortaient du train pour nous mener vers le camp.

Surtout, vous savez, je suis un peu gênée de toute cette publicité. Je ne suis pas la seule à être rentrée de Birkenau et je ne sais pas pourquoi je suis à l’honneur. Cela me gêne vis-à-vis de mes camarades. Alors qu’elles, on les ignore.

N’est-ce pas la force d’un livre?

C’est vrai. Mais j’avais déjà fait un livre avec un monsieur extraordinaire, qui s’appelait Une Famille française dans l’histoire de Philippe Dana. Il parle de beaucoup de choses qui se sont passées depuis ma naissance, et ce livre-là n’a pas eu la même publicité. Est-ce l’époque? Je ne sais pas. En tout cas, ce livre était formidable.

Vous parcourez les classes de France pour raconter votre histoire, comment se passent ces rencontres?

Les élèves sont très à l’écoute. Il y a encore quelques années, ils avaient surtout l’air content de rater les cours, ils prenaient ça pour une récréation. Mais depuis quelque temps, les professeurs sont vraiment bien formés et ils les préparent à ce qu’ils vont entendre.

Y a-t-il des questions, de la part de cette jeune génération, qui vous surprennent?

Ce qui est bizarre, c’est qu’il y a des questions qu’ils ne posent pas. Par exemple: ils ne me demandent jamais: «Comment est-ce que vous vous laviez?», «Comment s’assurait-on une hygiène de base?» Et en fait, je regrette qu’ils n’aient pas posé ces questions simples, parce que cela m’aurait rendu service, et m’aurait peut-être permis de me souvenir de ces détails: Aujourd’hui, j’ai oublié ces choses. Je ne me souviens pas.

Quel regard, quels espoirs portez-vous sur l’avenir?

J’ai 94 ans, je ne vais pas penser à l’avenir! Le futur, je ne m’en occupe pas, égoïstement. Je ne réponds pas aux questions de politique, car en réalité je vis au jour le jour, même si l’actualité est plutôt inquiétante. J’ai un caractère spécial vous savez. Le passé, j’en parle sans arrêt, mais c’est très étrange, c’est comme si ce n’était pas moi qui l’avais vécu. Même quand je revis ce que je raconte, je n’ai plus de sentiments. Comme si je n’éprouvais rien ni pour le passé ni pour l’avenir, mais que je ne vivais que le présent. Le présent est très agréable. Je souhaite simplement à tout le monde d’avoir la chance que j’ai maintenant.

De quelle chance parlez-vous?

Celle d’être en bonne santé, du moins assez pour vivre encore à mon âge, de savoir que mes enfants ont réussi ce qu’ils voulaient faire. Encore heureux que je sois là! J’aurais pu être comme tous les autres, partis en fumée. Voilà. Pourquoi est-ce que je ne serais pas heureuse?


Profil

1925 Naissance à Paris.

Mars 1944 Arrestation par la Gestapo à Avignon.

Décembre 1944 Libération.

1953 Donne naissance à Richard Kolinka, batteur du groupe Téléphone.

Années 2000 Rejoint l’Union des déportés d’Auschwitz.

2019 Publication du livre «Retour à Birkenau».


Questionnaire de Proust

Au réveil, quelle est votre première pensée?

Quel jour sommes-nous?

Le retour de lecteur qui vous a le plus touchée?

«Je suis votre petite graine.»

L’objet auquel vous tenez le plus au monde?

Aucun. Je ne suis pas matérialiste.

Votre dernier rêve?

Je ne rêve pas.

Le plat qui vous redonne le sourire?

Le pot-au-feu.

Le mot que vous associez à «internet»?

Je m’y mettrai quand je serai vieille.

Votre instrument de musique favori?

La batterie.

Le mot que vous associez à la Suisse?

Le chocolat.

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