On saura juste que cette oasis de végétation luxuriante, et de sagesse, se trouve vers la Guinée, et ne s’atteint qu’en traversant un redoutable désert. Voici la Giphantie, terre inconnue. C’est le narrateur d’un ouvrage de Charles-François Tiphaigne de La Roche, en 1760, qui nous renseigne sur cette destination. Le livre, que l’on trouve dans le recueil Voyages aux pays de nulle part (Ed. Laffont/Bouquins), relève des utopies à visée de philosophie politique. Une veine féconde pour les créations langagières divertissantes.

Dans sa sonorité, cette Giphantie, presque pataude, contraste avec la légèreté de ses indigènes, lesquels sont… des «esprits élémentaires». Ils veillent au bon ordre de la nature et à la sûreté des hommes sur la planète – ils reconnaissent toutefois leurs limites, ce qui se comprend 252 ans plus tard, en nos temps de changement climatique. Les esprits de Giphantie, dit leur préfet qui guide le visiteur, possèdent des essences pouvant apaiser les passions humaines; mais ils hésitent à en faire usage. L’éthéré notable raconte ainsi: «J’ai une racine qui, à coup sûr, adoucirait l’aigreur des gens de lettres qui se critiquent: mais j’observe que, sans leur acharnement à se déchirer, personne ne s’intéresserait à leurs querelles.» La remarque vaudrait aujourd’hui pour des polémistes télévisuels genre Eric Zemmour et consorts; elle confirme la durabilité des jugements émis en Giphantie. Le préfet disait aussi: «On dirait, en effet, que le genre humain fait tout ce qui dépend de lui pour rester bien au-dessous du degré où la nature veut l’élever…»