Pour une fois, le projet et le sujet, c’est elle. Cet été, Gisèle Linder, galeriste romande établie à Bâle, fête ses vingt-cinq ans d’activité et reçoit en guise de cadeau d’anniversaire… une exposition! L’idée et sa réalisation appartiennent à la curatrice Friederike Stangier, son assistante, elle-même née l’année où la galeriste, ouvrant ses portes, s’est jetée dans les eaux froides de la scène artistique bâloise. Non sans audace, il faut le préciser, n’ayant pas encore pris la mesure du solide quant-à-soi de ses collègues de la cité rhénane, peu disposés à recevoir la nouvelle venue bras grands ouverts et encore moins à se pousser pour faire place à une «Welsche».

Un quart de siècle a passé, Gisèle Linder se trouve toujours là et bien là, dans sa galerie de l’Elisabethenstrasse 54, sobre local – rez, cour intérieure, sous-sol – dont elle exploite avec élégance les ressources. Le soir du vernissage de «Projet 25, une exposition pour Gisèle», la galerie craquait de monde jusqu’à l’asphyxie. «Ses» artistes étaient accourus de toutes parts ainsi que les amis et amateurs de toujours, mêlés à une nouvelle génération de visiteurs, très intéressés par la lecture de l’activité de la galerie et de son évolution offerte par la jeune curatrice à travers des œuvres librement prélevées dans les stocks. S’y révèlent l’intérêt résolu et persévérant de la galeriste pour les domaines de l’abstraction, de l’art concret, du monochrome; ainsi que son chemin en direction d’autres expressions contemporaines, art figuratif, photographie.

Cette soirée débordante d’amitié, Gisèle Linder l’évoque avec émotion. De haute stature, bonne vivante et fine fourchette, elle a admis de composer avec les fendillements de l’âme. De même, elle a appris l’art, pour lequel elle n’était pas d’abord préparée, dont elle a fait sa profession et son combat. «Mes choix correspondent à des affinités fortes, jamais à des modes. Impossible de présenter des œuvres qui ne trouvent pas d’écho en moi. Très difficile aussi de travailler sans nouer des relations personnelles avec les artistes.» Le métier, selon Gisèle Linder, se construit comme une vérité intime qui mûrit et se précise au fil du temps, à travers incertitudes, vacillements, erreurs.

Le résultat est là: une continuité faite de fidélités réciproques, un enrichissement réfléchi du fond d’artistes et des accrochages contemporains qui frappent par une tenue constante, marque de la galerie. Composé sans volonté d’ébouriffer, son stand d’Art Basel présentait cette année des ouvrages signés de la plus ancienne de ses artistes, Hélène Delprat, aussi bien que du nouveau venu, John Beech, exposé dans la section Art Unlimited, en collaboration avec la galerie new-yorkaise Peter Blum. On y a découvert les magnifiques «Fer à Béton» de François Morellet et «Forage» de Carmen Perrin. Et encore, de subtils petits travaux sur bois de Roger Ackling, une troublante sculpture de Maria Elena González, une habile composition photographique de Renate Buser, un érotique «Baiser (d’après Klimt)» tourné en vidéo par Anne Sauser-Hall, une peinture toute en fines suggestions de Luo Mingjun, une série d’huiles d’Alan Ebnother en forme de gamme colorée, de très fraîches impressions inkjet de Serge Hasenböhler… Français, Anglais, Genevoises, Américains, Bâlois, Chinois, ainsi que plusieurs autres, appartenant tous à une même famille d’exigence.

Nulle surprise si la galerie est située à un jet de pierre de la gare. Même si elle s’est établie à Bâle voilà fort longtemps, la Locloise Gisèle Linder n’a pas fini d’arriver et n’en revient pas encore d’avoir réussi à creuser son trou. «Lorsque j’ai ouvert, je me suis donné un délai de cinq ans pour réussir. Puis cinq ans encore et ainsi de suite…» De belles aventures de galeries l’ont inspirée, comme celle de Stampa qui fête ses quarante ans cette même année. De fortes amitiés l’ont portée, comme celle de Claudia Neugebauer, collaboratrice du collectionneur Ernst Beyeler et actuelle responsable de sa galerie. C’est ainsi que les portes se sont entrouvertes et que, à force de ténacité, elle a progressivement construit sa place.

Une galerie d’importance moyenne telle que la sienne, qui poursuit un travail de fond auprès de ses artistes et de ses collectionneurs, qui pratique une politique du long terme et de la confiance et propose des œuvres d’artistes reconnus à des prix dépassant rarement 20 000 francs, est préservée des bourrasques spéculatives qui affectent le marché de l’art. «Je ne suis pas une marchande mais une galeriste, fait remarquer Gisèle Linder; ce sont deux métiers différents.» Son métier, elle l’exerce avec une attention particulière à l’égard de la Suisse latine où elle conserve et cultive avec constance de fortes attaches. Présence précieuse puisque rare galerie à offrir à des artistes romands une visibilité dans la capitale mondiale de l’art. Ainsi que des incursions dans des foires internationales, hier Shanghai et Séoul, tout prochainement à l’Art Forum de Berlin, en collaboration avec le galeriste zurichois Mark Müller avec qui elle a développé une complicité qu’elle n’a pas trouvée à Bâle.

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