Quand la petite Gisèle Pannatier d'Evolène entre à l'école de son village, elle ne sait pas un mot de français. Quand, bien plus tard, devenue linguiste, elle s'est acheté un ordinateur, ses amis ont pensé que l'informatique venait de conquérir son dernier bastion. Linguiste: cette femme célibataire qui habite toujours Evolène, qui ne possède pas de permis de conduire, mais travaille à Sion et Neuchâtel, n'en accepte pas vraiment l'étiquette. «Je serais plutôt dialectologue. Ce mot ne dit rien à personne, ma carte de visite se résume donc à: «Gisèle Pannatier, 1983 Evolène.»

Ça dit tellement peu à personne, la dialectologie, que Gisèle a souvent vu débarquer au centre neuchâtelois du même nom des gens en quête de… dialectique. Si Gisèle Pannatier est devenue dialectologue à Neuchâtel où elle officie un jour par semaine, c'est qu'à la fin de ses études de lettres à Fribourg, elle a décidé de renoncer à un mémoire convenu. Elle choisit de disserter sur le fonctionnement des verbes dans sa langue maternelle, le patois d'Evolène, cette langue vécue, qui s'apprend à l'usage, sans conscience des règles qui existent pourtant. Par exemple, un patoisant est incapable de réciter spontanément un verbe, même s'il ne se trompe jamais quand il s'agit d'utiliser, dans la conversation, la forme verbale correcte. Le patois a-t-il pour autant droit au statut de langue? «Ceux qui le parlent en sont sûrs», explique Gisèle Pannatier. Et à raison: ce que l'on regroupe sous le terme un peu dédaigneux de patois, c'est le franco-provençal, un idiome dérivé de la langue d'oïl, mais qui en refusa les dernières évolutions, comme l'abandon du «a» terminal latin.

Gisèle Pannatier parle avec aisance et clarté, lentement, comme en choisissant ses mots et avoue que son «français est plus scolaire que parlé». Elle cesse par exemple de se sentir à l'aise lorsqu'il s'agit d'évoquer l'agriculture: «Le français n'est pas assez précis, un tas de bois, un tas de foin, ça ne veut rien dire. Le patois possède un nombre infini de variations pour dire ces choses.» Après son mémoire d'université, Gisèle Pannatier, qui ne se résout pas à abandonner l'étude de sa chère langue, prépare donc une thèse de doctorat (titre: «Le patois d'Evolène, étude diachronique et synchronique d'un parler franco-provençal vivant»), une thèse qu'elle choisit de défendre en costume d'Evolène. «Il me semblait que j'étais ainsi moins seule. Je pouvais comme sentir les générations précédentes me soutenir. Le costume, c'est plus qu'un habit, c'est un lien avec la communauté.» Son obsession du patois, elle la justifie ainsi: «Je trouvais particulièrement stimulant de réunir ces deux mondes: la langue du jeu, du vécu, de la rue, le patois de mon enfance et l'univers de l'école, de l'université, de la «civilisation», de traiter la spontanéité de l'un avec les instruments de l'autre.»

Le mot essentiel, bien sûr, dans le titre de la thèse, c'est «vivant». Evolène est la dernière commune romande où l'on parle le patois. C'est-à-dire: où les enfants le parlent spontanément entre eux. Pourquoi est-ce à cette commune qu'échoit le rôle de village d'irréductibles qui résistent à l'empire et à l'emprise de la francophonie? Gisèle Pannatier, évidemment, a son explication qu'elle teinte de fierté: «Une langue ne se maintient que dans la mesure où une communauté lui reste fidèle. Où il ne devient pas honteux de la parler. Evolène est restée fidèle à son patrimoine, ne serait-ce déjà qu'à son agriculture, par rapport à d'autres communes. C'est un signe.» Autre signe: Evolène est l'une des rares communes valaisannes à ne pas compter de société de patoisans. La menace de francisation se fait pourtant précise: tous les enfants ne parlent plus le patois. Aujourd'hui, Gisèle Pannatier pointe du doigt un phénomène qu'elle habille d'un terme violent: «exogamie», pour désigner le mariage avec un ou une étrangère. Et il y a déjà exogamie, assure Gisèle Pannatier, lorsqu'une Evolènarde épouse un Saviésan: «L'expérience montre que les enfants de ces couples-là ne parlent pas patois.»

Mais la première, et la plus durable offensive contre les patois, Gisèle Pannatier la fait remonter plus loin: à la Révolution française et à cette volonté historique d'établir une nation et une langue. D'ailleurs, jusqu'au XIXe siècle, personne ne se rendait compte que le franco-provençal était une langue: «Cela paraissait trop localisé, personne n'imaginait que ces dialectes appartenaient à un idiome commun.» L'école ensuite a continué le travail de sape, en brandissant le sceptre de l'inculture et la nécessité de communiquer avec le monde, parvenant à instaurer peu à peu «un sentiment de honte, fatal à toute langue.» Une langue pourtant surprenante, le patois, avec dans le cas d'Evolène, la féminisation des noms de famille, à la manière russe, par l'injonction de suffixe comme «a», ou «ir». De plus, ajoute Gisèle «Pannatir», les femmes mariées continuent à être désignées en patois sous leur nom de jeune fille, ce qui provoque d'incessants quiproquos postaux et administratifs.

Les noms d'ailleurs ne disent pas toujours ce qu'ils semblent dire. Prenez «Evolène». Ça sonne comme un beau prénom féminin, au point qu'il s'est même trouvé des touristes belges pour prénommer leur fille «Evolène», qui signifie en réalité, «eau calme et abondante». Pour retrouver calme et abondance, Gisèle Pannatier quitte son bureau neuchâtelois à 16 heures, histoire de ne pas manquer la dernière poste à Sion.

Quand on lui demande si elle n'envisage pas de déménager ou de s'acheter une voiture, Gisèle Pannatier prend son temps et réplique: «D'après vous?» Puis, elle manifeste une certaine lassitude, la même, sans doute, que celle qu'elle éprouve, elle l'avoue, devant le spectacle des touristes béats et mitraillant dans les rues d'Evolène: Gisèle Pannatier ne comprend pas qu'on veuille parler d'elle.