Affaires intérieures

Global blues

D’après Sœur Pommier, la chute de Berlusconi, d’Armstrong et de Gu Kailai prouve la vérité de la justice humaine, qu’il ne faut pas confondre avec l’humanité

J’ai des rencontres régulières avec une personne qui joue auprès de moi un rôle de gourou: Sœur Pommier. Elle éclaire mes moments de confusion, elle refroidit mes euphories, intimide mes déprimes, bref elle est ma ressource humaine. Elle est disponible toute l’année, jours fériés compris, et interdite de profit du fait de son appartenance ancienne mais fidèle à un ordre aujourd’hui en voie de disparition, celui des Sœurs de la Présentation du Bon Sens. Ses tarifs sont à ma portée, et ses méthodes plaisantes: elle marche avec moi, elle s’y connaît en champignons, en myrtilles et en oseille sauvage, tous sujets dont la présence dans les conversations influence positivement l’humeur (la mienne en tout cas).

Je souffrais ce jour-là d’une forme de blues de plus en plus fréquente: un blues global qui sème le doute sur la capacité de l’intelligence humaine à faire face à l’énormité des problèmes vitaux du présent et du futur de la planète. Le genre de blues qu’on attrape en lisant les journaux ou en regardant la télévision. Sœur Pommier est particulièrement bonne dans ces moments-là.

Elle me répète que «la planète» n’existe pas en dehors de sa ­description astronomique et géographique. Qu’elle n’est pas un acteur vivant. Pas plus que l’humanité, qui est un concept philosophique et un concept statistique, sept milliards. Il n’y a donc pas de souci à se faire ni pour la planète ni pour l’humanité, OK?

– Alors pourquoi je m’en fais?

– Par prudence. Il vaut toujours mieux se faire du souci que de ne pas s’en faire. L’insouciance mène au désastre. La preuve par Berlusconi.

Sœur Pommier a parfois des raccourcis surprenants. L’ex-premier ministre italien a triché selon elle par insouciance, cette forme plus ou moins prononcée d’absence aux autres. Mais les autres sont là, et ils finissent toujours par gagner, ils ont le temps pour eux. Ils ont condamné Silvio Berlusconi et, avec lui, les années berlusconiennes d’insouciance italienne. N’est-ce pas réjouissant?

Je soupçonne Sœur Pommier de lire tous les soirs les Fables de La Fontaine car elle me cite l’insouciante belette qui entre dans le grenier par un tout petit trou et se trouve trop grosse pour en ressortir quand elle a dévoré toutes les réserves entreposées.

Je me réjouis donc avec Sœur Pommier pendant que nous mangeons les pieds bleus que nous avons trouvés en cherchant des ceps.

– C’est comme Lance Arm­strong, dit-elle.

– Insouciant, Armstrong? Le calculateur, l’organisateur, le planificateur, le manager de génie, le héros de l’effort et de l’endurance?

– Il a oublié les autres, tous les autres qui n’étaient pas les siens. Il ne s’est pas fait de souci pour eux. Ils se sont vengés. Ils ont gagné. Ils gagnent toujours.

– Entre-temps, ils se sont fait avoir. Ils ont applaudi le vainqueur du Tour de France, ils ont voté pour le Cavaliere. Leur victoire finale ne va pas sans ridicule.

– Le ridicule ne tue pas.

Sœur Pommier a des avis assez tranchés, c’est son charme. Si elle ne croit pas à l’humanité, elle croit en la justice humaine, la même partout, jusqu’en Chine: Gu Kailai, qui croyait s’enrichir en tuant un mandarin anglais, est condamnée à mort (avec sursis). La famille du premier ministre Wen qui a amassé des fortunes grâce au pouvoir, est sous le regard des autres: un regard noir, où perce le besoin de vengeance.

Sœur Pommier me demande si j’ai toujours le blues. D’autres clients l’attendent.

«Il vaut mieux se faire du souci que de ne pas s’en faire. L’insouciance mène au désastre. La preuve par Berlusconi»

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