Se piquer, se piquer, toujours se piquer: la journée d'un diabétique insulinodépendant est rythmée par la manipulation d'objets pointus. La seringue pour injecter l'insuline, bien sûr. Mais aussi la petite lancette à trouer le bout du doigt pour en extraire une goutte de sang, le seul moyen qui permet à ce jour de mesurer le taux de sucre dans le sang. Cette opération fastidieuse, indispensable si l'on veut imiter au mieux la fonction du pancréas à l'aide d'insuline synthétique, sera bientôt épargnée aux diabétiques: une entreprise californienne a en effet mis au point une montre-bracelet-laboratoire qui analyse en permanence la glycémie du patient qui la porte. Un bijou de technologie et de miniaturisation qui épargnera bien des épidermes.

C'est en cherchant à administrer des médicaments à travers la peau que Richard Guy, directeur scientifique du Centre interuniversitaire de recherche et d'enseignement Pharmapeptides à Archamps près de Genève, a découvert le moyen de mesurer le glucose depuis l'extérieur, sans extraire de sang. «Nous voulions faire pénétrer des produits à travers la barrière cutanée, explique le chercheur. Et nos résultats montraient qu'ils retraversaient la peau un peu plus loin. Nous avons alors décidé d'exploiter cette curieuse caractéristique.»

Pour que des molécules telles que le glucose traversent la peau, une barrière réputée infranchissable, il faut évidemment un truc. Richard Guy utilise l'électricité. Un courant très faible, inférieur à un milliampère, est produit entre deux électrodes situées non loin l'une de l'autre à la surface de la peau. Il a pour effet de faire migrer les atomes chargés électriquement et, avec eux, le liquide interstitiel dont la teneur en glucose est en équilibre avec celle du sang. «Ce liquide ressort vers l'électrode négative, poursuit le chercheur. Le glucose qu'il contient s'accumule dans un gel. Il suffit de l'analyser.»

Cette méthode d'extraction du glucose à travers la peau, baptisée «iontophorèse inverse» par les chimistes, a aussitôt attiré l'attention de Cygnus, une entreprise basée à Redwood City en Californie. «Montrer que l'extraction du sucre fonctionne n'était qu'un premier pas, explique Richard Guy, qui a reçu en décembre dernier le prix Applications médicales de l'électricité 1997 pour son invention. Il fallait ensuite assurer le développement d'un minilabo fiable, intégrable dans une montre-bracelet.»

La tâche n'était pas mince. Dans un appareil à peine plus grand qu'une Swatch pour homme, il fallait intégrer, outre une montre, deux électrodes et les biocapteurs nécessaires au dosage du glucose par électrochimie. Finalement, le bijou ne serait pas efficace sans une alarme qui attire l'attention du patient lorsque sa glycémie dépasse les limites que le médecin lui a fixées. Un bip avertit que le taux de sucre est trop élevé et qu'il s'agit d'empoigner sa seringue d'urgence. Un bip-bip si le patient, hypoglycémique cette fois-ci, doit se ruer sur un morceau de sucre pour éviter un malaise imminent.

Surveiller sa glycémie, un acte trop souvent négligé par les diabétiques, est primordial pour éviter que les effets secondaires de la maladie n'apparaissent avec les années (lire ci-contre). Surtout si le patient désire continuer à mener une vie «normale» et s'éviter ainsi un régime alimentaire qui exige de peser les sucres et autres amidons au gramme près. Il est en effet difficile d'imiter les réactions physiologiques naturelles du pancréas sain, qui entraînent la production d'insuline au bon moment et au bon dosage suite à l'absorption d'un en-cas léger ou, au contraire, d'un gros repas. Si ces hormones synthétiques ont fait des progrès – il existe des insulines «basales» qui assurent une présence hormonale durant plusieurs heures dans le sang, des insulines «rapides» destinées à faire baisser les pics de glycémie suivant les repas, ainsi que des préparations combinant les deux –, il reste que s'injecter des doses sans connaître son taux de sucre dans le sang peut réserver des surprises à long terme à qui ne surveille pas son régime alimentaire de façon très stricte: «En 1993, une étude américaine à très grande échelle avait établi que les diabétiques qui surveillent en continu leur glycémie développaient beaucoup moins de séquelles du diabète que ceux qui ne prélevaient leur sang qu'une ou deux fois par jour», poursuit Richard Guy.

La Gluco-Watch fait l'objet de tests cliniques à grande échelle aux Etats-Unis. «Si tout marche bien, la Food and Drug Administration devrait autoriser cet appareil à usage médical d'ici à la fin de l'année aux Etats-Unis», note Richard Guy. Selon le chercheur, une fois homologuée outre-Atlantique, la montre ne devrait pas tarder à orner les poignets diabétiques suisses et européens.

En Suisse, le diabète touche entre 150 000 et 250 000 personnes. Qu'il atteigne les sujets jeunes (type I) ou qu'il commence vers l'âge de 50 ans (type II), le diabète peut entraîner avec les années des séquelles graves s'il n'est pas soigné correctement.

Des séquelles évitables

lésions oculaires:

en Suisse, près d'un tiers des diabétiques présentent une rétinopathie diabétique. Elle survient lorsque les capillaires qui irriguent la rétine dégénèrent. Malgré le traitement au laser, la rétinopathie diabétique reste la première cause de cécité dans les pays occidentaux.

insuffisance rénale:

un quart des diabétiques présentent une insuffisance rénale au stade terminal et la néphropathie diabétique est l'une des premières causes de dialyse ou de greffe du rein. Ce sont à nouveau les vaisseaux sanguins qui dégénèrent sous l'action d'une glycémie trop élevée pendant des années.

infarctus du myocarde:

le risque est multiplié par cinq chez les diabétiques des deux sexes.

gangrène:

la moitié des amputations

de la jambe et du pied effectuées en Suisse touchent des diabétiques. Ces derniers souffrent en effet de troubles de sensibilité superficielle et profonde des membres inférieurs à l'origine d'une mauvaise alimentation des tissus et de complications infectieuses qui peuvent évoluer en gangrène.

A. Cl

Source: Association suisse

du diabète, 1996.