Utopies suisses (1/5)

Au Goetheanum, cœur de l'univers anthroposophe 

Cette intrigante citadelle en béton fut conçue dans les années 1920 par Rudolf Steiner pour abriter le siège de sa société spirituelle. Un lieu chargé de passé et d’histoires

Utopies d'hier, d'aujourd'hui et même du futur: la Suisse regorge de ces lieux qui ne tiennent pas forcément compte des vicissitudes de la réalité. «Le Temps» vous les fait découvrir du 16 au 20 juillet.

Que vous soyez pèlerin en spiritualité ou simple curieux, n’ayez aucune crainte. Depuis la gare de Dornach-Arlesheim – située à 10 kilomètres au sud de Bâle – c’est très simple. Vous suivez le parcours fléché. Zigzaguant entre les villas, il vous conduit confortablement jusqu’à la colline où, là, vous ne pouvez pas le manquer. Même s’il est entouré de quelques maisons qui, architecturalement, lui font écho, le Goetheanum, ce bâtiment tout en béton situé face au Jura, reste totalement unique en son genre. Et réellement imposant avec sa façade évidée, ses renflements et ses protubérances, ses combinaisons de droites et de courbes, son étonnante collection de fenêtres disparates.

Le Goetheanum? Osant une métaphore un brin irrévérencieuse, on serait tenté de le comparer à un objet fraîchement démoulé. Oui, c’est un peu cela, il ressemble plus à un contenu qu’à un contenant. On peine à l’imaginer habité, traversé de couloirs et percé de majestueux escaliers. Bref, il intrigue et à certains égards dérange car il relève d’une esthétique qui balaie les critères aujourd’hui en vogue comme la transparence, l’élégance et la légèreté. Souvent rattaché à l’architecture organique, il peut vous paraître à certains égards familier, évoquant par plus d’un aspect les œuvres de Gaudí ou la tour Einstein d’Erich Mendelsohn.

Sa fonction? Elle est multiple. Lieu de rencontres spirituelles et de formation, théâtre, temple, siège administratif, le Goetheanum est un peu de tout cela à la fois, sans l’être de façon classique. Avec un brin d’humour, certains l’ont baptisé le «Vatican des anthroposophes». Les partisans de cette doctrine fondée et théorisée par Rudolf Steiner au début du XXe siècle préfèrent rappeler qu’il est «le siège de l’Ecole supérieure de science de l’esprit et de la Société anthroposophique universelle».

Une sorte de «Vatican»

Le bâtiment – édifié entre 1925 et 1928 après la destruction par le feu d’un premier édifice en bois – abrite aujourd’hui encore de multiples manifestations telles que colloques, conférences, expositions, représentations de théâtre ou d’eurythmie – une pratique artistique créée par Rudolf Steiner (ci-contre) et sa femme qui associe musique, geste et paroles. On peut aussi se contenter de le visiter, avec ou sans guide. Mais avant de franchir ses lourdes portes, pour comprendre son destin et son propos singuliers, un brin d’histoire s’impose.

Au Gotheanum tout tournait, et tourne encore, autour de Rudolf Steiner. Un coup d’œil à la librairie suffit pour s’en convaincre. Intellectuel en grande partie autodidacte, souvent visionnaire, constamment en mouvement et toujours capable de rebondir là où l’on ne l’attend guère, l’homme fut peu banal et sans aucun doute des plus charismatiques. Fils d’un employé de la compagnie des chemins de fer, il est né le 25 février 1861 à Kraljevec, dans le nord-ouest de la Croatie (autrefois dans l’Empire austro-hongrois). Son père étant régulièrement muté d’une ville à l’autre, l’enfant peine à se créer des amitiés durables ce qui renforce sa propension à la solitude et à l’introspection. Très jeune, il témoigne aussi de réels talents pour le dessin qui ne s’affirmeront que bien plus tard.

Formation à Vienne

Sa famille rêve d’en faire un ingénieur? Soit. Après son baccalauréat, Rudolf Steiner s’inscrit en 1879 à la Technische Hochschule de Vienne. Mais ce qui l’intéresse vraiment, c’est la philosophie. Alors qu’il suit des cours à l’université comme auditeur libre, il se lie avec Karl Julius Schröer, le fondateur de l’Association Goethe de Vienne. Ce dernier lui propose de travailler comme responsable de l’édition des textes scientifiques du poète. La première et intense fréquentation d’un grand homme qui ne cessera de l’habiter et de le marquer sa vie durant.

Rudolf Steiner abandonne donc ses études d’ingénieur. Mais il lui faut vivre. Pour arrondir ses fins de mois, il donne des leçons particulières, fait des vacations dans un pensionnat de jeunes filles et finit par entrer au service d’un couple de bourgeois viennois comme précepteur de leurs enfants. L’un d’eux est gravement handicapé. Comme le rappelle Christian Bouchet dans son très bon ouvrage L’anthroposophie, de l’occultisme aux révolutions minuscules, Steiner s’intéresse tout particulièrement à cet enfant et réussit petit à petit à développer ses capacités intellectuelles au point de lui permettre de suivre des études normales et d’obtenir un diplôme de médecin.

Cette expérience le marquera durablement et va nourrir ses théories sur la «pédagogie curative». Des réflexions qu’il mettra en pratique plus tard en créant, en 1919 à Stuttgart, la Libre école Waldorf, la première de ce qu’on appelle aujourd’hui plus couramment les écoles Rudolf-Steiner.

Changement de cap

La spiritualité, cette attirance pour l’occultisme que l’on associe souvent à son nom? J’y viens. En septembre 1900, Rudolf Steiner est invité, en tant que spécialiste de Friedrich Nietzsche – philosophe pour lequel il se passionne et qui vient de mourir – à donner une conférence devant les membres de la Theosophische Bibliothek, à Berlin. La réunion est un succès. On lui demande de revenir pour parler de Goethe. Et l’on finit par lui proposer de faire, d’octobre 1900 à avril 1901, un cycle de 26 conférences sur la mystique.

«La vie de Rudolf Steiner prend ainsi, de manière tout à fait fortuite, un changement de cap déterminant que rien ne laissait présager», écrit Christian Bouchet à ce propos. Après avoir tâté du journalisme en faisant l’acquisition d’un hebdomadaire culturel berlinois, après avoir fréquenté les milieux progressistes et d’extrême gauche, ce bouillonnant touche-à-tout devient ainsi l’un des maîtres spirituels les plus suivis de son époque.

Esotérique et syncrétique

Il s’impose rapidement comme le chef incontesté de la Société théosophique qui, créée par Helena Petrovna Blavatsky en 1875, se débat alors en pleine crise. Se référant aussi bien aux «mystères égyptiens» qu’aux religions indiennes ou aux maîtres tibétains, ce mouvement ésotérique et syncrétique postule, entre autres, l’obligatoire pèlerinage de chaque âme à travers un cycle d’incarnations. Une donnée que l’on retrouvera dans la future anthroposophie steinerienne.

Car oui, au bout de quelque temps, Rudolf Steiner – qui vient de rencontrer celle qui deviendra sa seconde épouse, l’aristocrate Marie von Sivers – bifurque à nouveau. Plus précisément, il infléchit quelque peu sa trajectoire. Nous ne nous plongerons pas dans la querelle qui oppose Steiner à la Société théosophique. Elle est de fait assez complexe. Alors que «cette fraternité contribue à acclimater en Occident les philosophies, religions et mystiques d’Orient, lui va n’avoir qu’un but, tout en restant fidèle à l’essence de la pensée d’Helena Petrovna Blavatsky: défendre un occultisme qu’il définit comme occidental», résume Christian Bouchet.

«Trouver Dieu en soi»

La rupture porte en particulier sur la manière dont le Messie doit s’incarner dans notre temps. Finalement, Rudolf Steiner est exclu. De 1913 à son décès en 1925, il va ainsi devenir le porte-parole d’un nouveau courant spiritualiste taillé à l’aune de sa propre pensée: l’anthroposophie. Une doctrine pour laquelle il s’agit de «trouver Dieu en soi», notamment par le biais de la méditation et de la concentration sur soi-même, «pris comme un étranger».

Et c’est là qu’on rejoint le Goetheanum. Ou plutôt son origine. Rudolf Steiner recherche depuis plusieurs années déjà une salle (ci-dessus) pour abriter les représentations du Faust de Goethe ou de ses propres Drames-Mystères tout en offrant une atmosphère propice à la rencontre. Un premier projet de théâtre est élaboré pour Munich. Il doit être abandonné pour des raisons urbanistiques et administratives. Un membre de la Société anthroposophique, le dentiste bâlois Emil Grosheintz, offre alors à Steiner un grand terrain situé sur une colline à Dornach (SO). Le projet munichois est adapté à son nouvel environnement. La première pierre est posée le 20 septembre 1913.

Glaise collante et graisse astrale

«Dans la conception de cet édifice, nous nous sommes efforcés de refouler tout ce qui a trait au côté personnel et humain. Pour que l’homme puisse éprouver le sens et l’importance du devenir, nous avons essayé d’exprimer dans chaque ligne et chaque forme, non pas ce qui procède de l’élément personnel et individuel de la nature humaine, mais ce que le monde spirituel révèle dans les formes plastiques qui traduisent les événements dans le cours du temps», expliquait Rudolf Steiner dans une conférence donnée à Dornach le 18 octobre 1914.

En pleine guerre, les membres de nations parfois ennemies vont ainsi œuvrer ensemble à l’édification du Goetheanum. On dispose à ce propos du témoignage d’Assia Tourguenieff-Bougaieff, qui participa au chantier et évoque un curieux mélange de jeunes, de moins jeunes, d’artistes professionnels et d’amateurs. Elle revoit le maître qui, portant bottes et blouse de travail, arpente la «colline recouverte de glaise collante». Elle le montre enseignant à ses disciples comment dégager, copeau après copeau, les contours d’un motif de chapiteau dans un énorme bloc de bois. Elle se souvient tout à la fois de ses éloges et de ses critiques, notamment de son souci d’éliminer à tout prix ce qu’il nomme «la graisse astrale».

De la partition à l’œuvre

«Nous l’écoutions… et nous le voyions: sa mimique, son geste, l’attitude de son corps tout entier illustraient, complétaient ce qui demeurait inexprimé, écrit-elle. Son parapluie aidait à mieux suivre les formes, et quand elles étaient plus compliquées, c’est son chapeau feutre qui subissait les torsions permettant de démontrer la dynamique plastique.»

Le Goetheanum est inauguré en septembre 1920, lors d’un grand congrès. Il s’agit d’une construction en bois à double coupole ornée de sculptures et de fresques. Elle présente neuf fenêtres ornées de vitraux colorés disposés en triptyques. Pour les réaliser, Rudolf Steiner a fait construire un atelier spécial à proximité, le Glashaus, qui existe encore aujourd’hui. «Les motifs sont dégagés de plaques d’un verre uni, explique Steiner dans une autre conférence en juin 1921. Mais la gravure ne donne d’abord qu’une sorte de partition. Cela ne devient une œuvre d’art qu’une fois en place, quand le soleil passe au travers.»

Tout cela, malheureusement, vous ne le verrez pas. Dans la nuit du 31 décembre 1922, quelqu’un – sans doute poussé par les prédications d’un curé hostile au mouvement – pénètre dans le bâtiment et y met le feu. Du premier Goetheanum ne subsistent que les fondations en béton, et une sculpture monumentale de Rudolf Steiner intitulée Le représentant de l’humanité. En cours d’achèvement, elle se trouvait dans les ateliers de la menuiserie. On peut donc l’admirer encore aujourd’hui.

«Nous reconstruirons»

Rudolf Steiner ne se laisse pas abattre par ce coup du sort. Le lendemain de l’incendie, il annonce à ses proches: «Le travail continue. Nous reconstruirons.» En 1924, il présente la maquette du deuxième Gotheanum, l’actuel, qui, contrairement au premier, a été pensé à partir de l’extérieur et non depuis l’intérieur. Défi pour l’époque, le bâtiment sera réalisé en béton armé entre 1925 et 1928. Puis progressivement complété et réaménagé au fil des ans par différents architectes. Il s’organise aujourd’hui autour d’une imposante montée d’escaliers et de la grande salle de spectacle de 1000 places. La couleur y occupe une place importante et les vitraux ont été refaits. Impossible toutefois de dire si le deuxième Goetheanum correspond à la vision que s’en faisait Rudolf Steiner. Le père de l’anthroposophie est mort le 30 mars 1925 à Dornach. Et il était loin d’avoir tout prévu et dessiné.


Balade architecturale à l’ombre de Rudolf Steiner

La présence du Goetheanum n’est pas restée sans impact sur son environnement immédiat. Au cours des cent dernières années, ce ne sont pas moins de 180 bâtiments fonctionnels ou d’habitation qui ont été édifiés dans ses alentours, et plus ou moins dans son style dit «organique». A l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Rudolf Steiner, ces bâtiments ont été répertoriés pour la première fois et documentés dans un guide d’architecture. Ils ont par ailleurs été distribués en quatre circuits dûment fléchés qui permettent au public de faire plus ample connaissance avec la «colonie des anthroposophes».

Impossible de passer tous ces bâtiments en revue! Limitons-nous à quelques-unes des constructions conçues par Rudolf Steiner lui-même. Il en existe une dizaine, dont certaines – comme le Goetheanum – ont été classées monuments historiques. C’est le cas du Haus Duldeck, réalisé en 1915 et destiné aux donateurs du terrain, le dentiste bâlois Emil Grosheintz et sa femme. Caractérisé, jusque dans son toit en béton, par le contraste entre des éléments convexes et concaves, il est aujourd’hui le siège des Archives Rudolf-Steiner (ci-dessous).

Dans un autre registre et édifié un an plus tôt, le Glashaus (l’atelier du verre) est un édifice relativement trapu, conçu pour tailler les vitraux. Il se reconnaît à ses deux coupoles, qui font écho à celles du premier Goetheanum, et à ses solides façades en bois. Difficile ensuite de manquer le Heizhaus (la chaufferie, ci-dessous), datant de 1914 et également doté de deux coupoles, dont la haute cheminée en béton semble comme hérissée de flammèches. Utilisant autrefois le charbon, il a été transformé en 1991 en centrale thermique fonctionnant au gaz.

Et l’on terminera ce survol avec la plus curieuse des créations de Steiner, le Transformatorenhaus construit en 1921, un transformateur en forme de maisonnette cubique. Une manière de rendre concrète et tangible sa fonction? Une façon d’incarner physiquement les énergies qui sont en jeu? De quoi sourire et méditer, en tout cas.


Pratique

Goetheanum, Rüttiweg 45, Dornach (SO). Ouvert au public tous les jours de 8 à 22h (mais toutes les salles ne sont pas accessibles en permanence). Diverses visites guidées proposées. Sentier d’architecture Dornach-Arlesheim, quatre circuits.

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