Comment se présenter, en termes de nationalité, quand on est un jeune intellectuel serbe installé depuis dix ans à Genève et décidé à ne pas se mêler directement de politique? Goran Jovanovic a bien sûr souvent réfléchi à cette délicate question. «Si je dis: «Je suis Serbe», je me vois imposer l'image d'un nationaliste farouche. Si j'opte pour «ex-Yougoslave», j'ai l'air de vouloir cacher quelque chose puisque la Yougoslavie n'est plus, comme le voudrait son nom, le pays des Slaves du Sud.» Goran Jovanovic préfère donc l'humour d'un de ses compatriotes qui se définit comme «extraterrestre»: «Une manière de dire que nous n'existons pas, que nous ne faisons pas partie des peuples civilisés puisque nous sommes autre chose: purificateurs.» Ou alors, plus sobrement, il recourt à ce qu'il appelle «une description quantitative» – «Je viens d'un pays très médiatisé» – et laisse ses interlocuteurs deviner.

Goran Jovanovic est une nature complexe, vous l'aurez deviné. S'il ne veut être «ni partisan ni opposant» et garde pour lui ses positions sur le récent conflit du Kosovo, le destin chaotique des Balkans est intimement lié à son parcours universitaire. «Aller brûler des drapeaux sur la place des Nations? Non. Ma seule ambition à moi, c'est écrire.» La thèse en relations internationales que le jeune chercheur termine actuellement à l'Institut des Hautes Etudes internationales (HEI) à Genève représente pour lui une «catharsis», une purification; elle lui permet de se situer en atteignant «un certain détachement».

Goran Jovanovic a réuni depuis des années plus de 7000 dessins de presse politiques parus dans les Balkans et le reste du monde. Il étudie la position qu'occupe le dessinateur de presse et le reflet de l'Histoire renvoyé par ces caricatures souvent prémonitoires de l'actualité. Il s'est intéressé à la période qui va de 1991 à 1995, les six mois qui ont précédé la guerre, l'intervention de l'armée fédérale en Slovénie, la guerre en Croatie et en Bosnie jusqu'aux négociations de Dayton et à la signature des traités à Paris. Pour analyser ces dessins où le texte est souvent très présent, Goran Jovanovic possède un atout de taille: polyglotte, il est aussi à l'aise en portugais, langue de sa femme, qu'en anglais, en allemand ou en français et il maîtrise l'italien, l'espagnol et le russe.

Son riche itinéraire l'a entraîné dans un premier temps vers la sociologie avec un travail de licence publié à Belgrade sur «L'hindouisme et le bouddhisme. Les explorations de Max Weber dans les religions orientales.» Son propre statut d'immigré en Suisse et en Allemagne, où il travaille comme interprète et professeur de langues, l'amène ensuite à s'intéresser au passage du statut d'immigrant à celui de membre d'une minorité ethnique. Il publie au Massachusetts un diplôme sur la situation des Italiens du Sud, des Juifs d'Europe de l'Est et des Polonais en Amérique de 1880 à 1924. Il s'intéresse ensuite aux frontières européennes et à la coopération des cultures régionales et y consacre un diplôme au College of Federalist and Regional Studies à Aoste, en Italie.

Goran Jovanovic a fait «au début d'une guerre interethnique un mariage interethnique» avec une étudiante portugaise rencontrée aux HEI. Il adopte aussi la nationalité de sa femme, baptise ses enfants dans la religion catholique alors que lui-même est orthodoxe. Tous deux portent des prénoms portugais: «Un prénom serbe suivi de Jovanovic aurait fait trop. Je souhaite que mes enfants soient conscients de leurs doubles origines, c'est plus équitable.»

Lui-même passionné de peinture et de sculpture, il dessine et sculpte volontiers des têtes caricaturales. Goran Jovanovic comprend et goûte donc particulièrement bien le travail du dessinateur de presse qui «travaille avec les tripes du lecteur tout en donnant des explications rationnelles». En 1994, son mémoire de licence à l'Institut genevois des HEI porte déjà sur «La perception de la réunification allemande à travers les caricatures politiques de 1989 à 1990». Et depuis 1995, il publie des articles et donne des conférences dans des universités suisses, américaines et canadiennes sur son champ de recherche actuel: la guerre de Yougoslavie à travers le dessin de presse.

Pour sa thèse – nous reviendrons sur ce travail lorsqu'il sera publié dans quelques mois –, le chercheur a rassemblé des dessins dans les pays concernés ou limitrophes du conflit, en RFY, Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, en Macédoine, mais aussi en Europe occidentale, en Amérique du Nord, en Asie Mineure et au Moyen-Orient: «Je ne pouvais faire l'économie de la présence turque pendant plusieurs siècles dans les Balkans.» Il interviewe de nombreux dessinateurs, identifie leurs sources, analyse leurs objectifs. Il tourne autour des dessins pour mesurer «leur impact sur l'opinion publique et les principaux décideurs politiques». Pour voir comment le dessinateur de presse, en exprimant l'état d'esprit du moment, apporte sa contribution à l'histoire sociale de son temps.

A ses yeux, ce médium «démocratique et non exclusif» propose des points de vue très divers: «La pluralité des opinions subsiste même dans un pays en guerre. Le dessin de presse démontre que certaines opinions minoritaires existent bel et bien. Le dessin de presse exprime le point de vue des gens ordinaires face au pouvoir, de la grenouille face au bœuf, de la place de marché face à Machiavel. C'est de l'histoire sociale, pas celle des élites.» Une dimension intéresse particulièrement Goran Jovanovic: la capacité du dessin de presse à préfigurer l'événement, en l'occurrence la guerre qui s'annonce: «En soulignant et exagérant les tendances politiques actuelles, le dessin anticipe souvent la compréhension de la réalité de demain.» Goran Jovanovic démontre, dessins à l'appui, comment les dessinateurs yougoslaves ont produit, dès le début des années 80, des dessins illustrant les événements des années 90.

Le chercheur en relations internationales a pu imposer sa manière d'interroger l'histoire grâce à la présence, à l'Institut des HEI, d'un centre, le CHERSA, et de son initiateur, le professeur Yves Collart, qui encourage l'utilisation de sources audiovisuelles. Goran Jovanovic termine actuellement sa thèse tout en gagnant modestement la vie de sa famille grâce à un petit emploi. Pendant la guerre du Kosovo, il est parti à Belgrade chercher ses parents pour les mettre en sécurité au Portugal. Mais il ne parle guère de ces soucis-là, préférant revenir aux dessins noir et blanc qui lui renvoient, sous l'humour souvent noir, le «désir subversif (des dessinateurs) d'améliorer les choses».