INCLINATIONS

Les goûts musicaux gèlent-ils à 33 ans?

Restons-nous crochés à jamais à nos amours sonores de jeunesse? Un ingénieur de Spotify le suggère dans une étude. La réalité est plus complexe…

Le 27 novembre 2000, trois jours après mon trente-troisième anniversaire, le groupe anglais Gorillaz sortait son premier single, «Tomorrow Comes Today». Aux alentours de ce lundi-là, selon une étude statistique, mes goûts musicaux se sont arrêtés. Jusqu’alors, j’étais ouvert à l’inédit, à l’affût des tendances, prêt à embrasser les innovations que l’industrie pop mettait au point dans ses laboratoires. Désormais, je serais amené à rester bloqué sur les musiques que j’avais aimées jusqu’à cette date fatidique, enfermé à jamais dans les goûts d’un jeune trentenaire, condamné à me repasser en boucle les mêmes playlists jusqu’à la fin de mes jours.

L’étude statistique en question date en fait d’avril 2015. Comme cela arrive souvent, il suffit d’un rien pour qu’elle ressurgisse et se remette à faire le tour du Web. Elle se propage grâce à la formule accrocheuse utilisée pour désigner le phénomène (taste freeze, «gel du goût»), à un chiffre doté de résonances mystérieusement christiques (33 ans) et surtout au fait qu’elle semble trouver des échos au niveau du vécu. «C’est tellement ça!» vous répond-on si vous abordez le sujet. Ou: «Moi ça va, je me tiens au courant, mais mon chef est complètement resté bloqué dans un univers de vieux rap en pull à capuche.»

L’aventure et le mainstream

L’étude est due à Ajay Kalia, un informaticien états-unien qui travaille auprès de la plateforme d’écoute en ligne Spotify. Son analyse met en rapport trois groupes de données: le nombre de fois où chaque utilisateur a écouté tel ou tel artiste, l’âge de l’utilisateur, la popularité de l’artiste écouté. Résultats? On observe que les jeunes usagers écoutent essentiellement les artistes populaires du moment. Ensuite, à mesure qu’ils avancent en âge, la plupart des utilisateurs s’embarquent dans une trajectoire qui les fait dériver loin des nouveaux goûts dominants de l’époque. Ils ignorent tout, désormais, des personnalités qui peuplent le Top 50. Qui diable sont Ariana Grande, Drake, les Chainsmokers?

On part en quête de témoignages. Le taste freeze, qu’en pensez-vous? On découvre vite une vision des choses bien plus complexe. «Ne faut-il pas distinguer les goûts qui gèlent (souvent tôt) et la curiosité de découvrir de nouvelles choses (plus ou moins tard)?» se demande un historien des religions. «Selon le temps à disposition, il est possible de faire une sorte de va-et-vient entre la nostalgie (redécouvrir les groupes qu’on écoutait entre 16 et, disons, 23 ans) et les découvertes, facilitées par les blogs, le téléchargement, YouTube et même Facebook», commente un libraire.

A vrai dire, l’étude d’Ajay Kalia révèle deux comportements différents chez les utilisateurs de Spotify qui arrivent au milieu de la trentaine. D’une part, le retour inlassable sur les amours anciennes. D’autre part, le départ au large, à la découverte, sur des chemins moins fréquentés. Ces trajectoires ont en commun de s’éloigner du Top 50, mais la formule «gel du goût» ne décrit que l’une des deux. L’autre désigne un goût qui mûrit, s’affranchit du mainstream, se développe dans un faisceau de directions variées.

Ne pas passer pour plouc

On se tourne vers un sociologue mélomane. «Ce qui est un peu dérangeant dans ce type d’étude, c’est ce qu’elle suggère implicitement: que nos facultés cognitives seraient faites de telle manière qu’à partir de 33 ans, on n’a plus la possibilité de faire évoluer nos goûts», remarque Sami Coll, chercheur associé à l’Université de Genève et professeur invité à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). En effet, les sciences du cerveau ne cessent de souligner la plasticité de cet organe, capable de réorganiser, tout au long de son existence, ses réseaux de neurones… «C’est votre trajectoire sociale, plutôt que votre âge, qui vous conduira à être enfermé dans une bulle ou à faire des découvertes. Parfois, suivant l’environnement social dans lequel vous évoluez, vous vous sentirez obligé de changer vos goûts pour ne pas passer pour un plouc. Parfois, un événement inattendu dans votre routine va vous faire découvrir un territoire inconnu. Celui qui a bloqué sa playlist en 2008 va peut-être lui mettre le feu en 2017 et passer à autre chose», réfléchit le sociologue.

C’est tout? «Il y a une deuxième chose. Spotify et les autres plateformes de distribution de biens culturels basées sur des algorithmes de recommandation ne sont pas vraiment faites pour nous aider à changer nos goûts. Elles ont plutôt la tendance inverse, à nous faire découvrir seulement des choses semblables à celles que nous aimons déjà, et à nous enfermer ainsi dans des bulles culturelles. Avec cette étude statistique, qui met en avant l’idée que les utilisateurs n’aiment pas changer leurs goûts, Spotify semble autolégitimer cet effet de blocage de la diversité.» On est façonné en partie par l’image de nous-mêmes qu’on nous renvoie. C’est ainsi que les statistiques créent le réel autant qu’elles le décrivent.

Pendant ce temps, en Amazonie…

Si cet article était un album, ces deux derniers paragraphes seraient le bonus track. D’où viennent, au juste, les éléments basiques du goût musical, ceux qui nous conduisent à ressentir certaines combinaisons de sons comme plaisantes et d’autres comme déplaisantes? Cette différence a-t-elle une racine biologique dans notre cerveau, ou est-elle purement culturelle? Jusqu’à l’été dernier, on avait tendance à penser que les notions d’«harmonieux» et de «dissonant» étaient globalement constantes dans tous les peuples humains, donc probablement innées.

Pour en avoir le cœur net, une équipe d’anthropologues et de neuroscientifiques emmenée par Josh H. McDermott, du Massachusetts Institute of Technology, est allée sonder les Chimane, membres d’un peuple amazonien de Bolivie ayant eu une exposition extrêmement réduite à la culture occidentale. Les résultats ont été publiés le 28 juillet dans la revue «Nature». Ils montrent que, contrairement aux autres sujets de l’expérience (des Etats-Uniens et des citadins boliviens), les Chimane ont jugé les différents accords qu’on leur a fait entendre, assonants ou dissonants pour une oreille occidentale, comme «également plaisants». Voilà qui ouvre, pour les trajectoires du goût, une forêt de possibilités.

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