Presse Citron

«Grand classement des corps des femmes»: attention spoiler

CHRONIQUE. Chaque semaine de l’été, notre chroniqueuse passe en revue le meilleur du pire de la presse féminine estivale. Aujourd’hui, la remise des «body awards» (en cinq catégories) dont s’est fendue la rédaction de «Closer»

Le grand avantage des magazines people, c’est qu’en plus d’égayer les salles d’attente des dentistes (des gens formidables, mais dont les choix souvent austères en matière de décoration d’intérieur peuvent laisser à désirer), ils ont l’honnêteté intellectuelle de ne jamais camoufler leur inanité. Or, transformer le vide en produit couvert de papier glacé est une prouesse qui mérite le respect, ne serait-ce que d’un point de vue commercial.

Loin de moi cependant l’idée de vilipender qui que ce soit: dentiste ou pas, on a tous tenu Closer entre nos mains, sans bouder notre plaisir face à une double page titrée «ÉTERNUEMENT SONORE DU COUSIN DE LA PRINCESSE JOSÉPHINE-CHARLOTTE DE LUXEMBOURG AU GALA D’ANNIVERSAIRE DE LA GRANDE DUCHESSE: CRISE EN VUE AU SEIN DE LA FAMILLE ROYALE – LES PHOTOS EXCLUSIVES DES PLEURS DE FÉLIX DE BOURBON».

Rien d’étonnant, donc, à ce que, sous la bannière «Presse féminine» de mon bien-aimé kiosque local, le Closer de juin-juillet 2019 fasse son beurre, aussi rance soit-il, sur son dossier «SPÉCIAL BODY AWARDS: LE GRAND CLASSEMENT DES CORPS». Non pas sur une, ni deux, mais huit pages. Faut-il préciser que seuls des corps de femmes sont disséqués (par des femmes)? «Des mois qu’elles exhibent leur corps parfait sur les plages […] ce qui nous a laissé le temps de les observer et de les juger!» se réjouit la rédaction. Juste ce dont l’humanité avait besoin en 2019.

Cousins finalement pas si éloignés du Nobel, les «body awards» se déclinent en plusieurs catégories. L’originalité de la première est toute relative: «les bombes». On y retrouve Candice Swanepoel «et ses mensurations parfaites, 84-59-88: le compte est bon», souligne Closer. Mais aussi Ilona Smet: «Banco! Le mannequin est une liane!» (semi-pléonasme). Point positif de cette double page: à côté, les conseils d’Elle pour «être la bombe de la plage» s’apparentent à un cours du collège de France.

Les mères n’étant, comme chacun sait, plus vraiment des femmes, elles disposent d’une catégorie dédiée, les petites veinardes: «les sexy mamas». «La mère est bonne», nous lance à la gueule cette double page avec la subtilité d’un tracteur tondo-broyeur. Vous hésitez à faire des gosses? N’oubliez pas de remercier l’ex-Miss France Sylvie Tellier quand se dilatera votre col de l’utérus: «Après avoir continué le sport pendant sa grossesse, la jeune maman de 41 ans a perdu quelques kilos en allaitant son petit Roméo. On aurait presque envie de faire le grand saut!» Si vous avez donné naissance et n’êtes cependant pas revenue à votre poids d’adolescente 48 heures après votre épisiotomie, n’oubliez pas que votre dignité est inversement proportionnelle à votre poids.

Passons maintenant à la double page «les voluptueuses». Comprendre «meuf qui ne fait pas une taille 34 avec un 85C et qui n’a donc certainement pas sa place dans la catégorie «bombes» mais qui a le mérite d’exister malgré tout». Ici Kim Kardashian n’est plus un sujet: la reine d’Instagram est impératrice en son royaume. La lectrice attentive notera la présence (en dernière position) de Lena Dunham pour la caution «body positive» (habile!), dont on nous dit, dans les grandes lignes, qu’elle a droit à un bonus beauté intérieure malgré sa laideur grâce à son «humour XXL» (pas sûr malgré ce dernier que la militante féministe trouve tout cela hilarant).

Enfin arrive la catégorie «sacrées quinquas», des femmes dont le principal moteur et rôle social, plus ou moins malgré elles, est de prouver à la terre entière que défier les lois de la physique est un jeu d’enfant («La gravité? Fake news! Le vieillissement cellulaire? Fake news! Vivre? A quoi bon, si ce n’est pour faire des abdos?») Ainsi a-t-on le loisir de s’extasier sur le bikini de Liz Hurley, «54 ans et un corps tout en fermeté» ou sur celui de Jennifer Lopez, dont la plastique «digne d’une jeune femme» lui vaut un «Chapeau bas!» de Closer. Désillusion en revanche pour Sharon Stone dont «les cuisses, c’est vrai, n’ont pas au soleil l’aspect de fesses de bébé». Peut-on vraiment lui pardonner cet affront? «Oui», répond Closer, magnanime. «Elle a 61 ans.» Hors catégorie.

En renfermant le magazine, non sans quelques doutes quant à l’avenir de notre espèce, est apparu sur mon fil Twitter un article d’Elle: «Les Françaises complexées? Le chiffre qui étonne – Elles sont seulement 22% à se trouver «jolies» selon une étude de l’Ifop et du site d’informations Naturavox, parue le 10 juillet dernier. […] Comment l’expliquer?»

Je vous le demande: comment l’expliquer?

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