Ce soir-là, le Kulturcasino de Berne avait remonté le temps. Nous étions encore en hiver et le ciel égrenait de rares flocons sur les pavés. Dans la grande salle baroque, une houle de couples se déchaînait sur des airs de jazz. Beaucoup de femmes en jupette et fines chaussures plates, les cheveux relevés et ornés d’un bijou fantaisie, leur partenaire en gilet-pantalon parfois ajusté par des bretelles. Par centaines, ces danseurs amateurs étaient venus de toute la Suisse participer au Leapin' Lindy, raout annuel d’amateurs de Lindy Hop.

Le Lindy Hop? Née dans les rues de Harlem, le quartier noir au nord de Central Park, dans les années 1920, cette danse énergique se veut une fusion de danses jazz, tap, breakaway et charleston; elle combine les mouvements et l’improvisation des danses noires avec la structure formelle à huit mesures des danses de couple venues d’Europe. Elle est souvent associée, ou confondue, avec les autres danses swing que sont le jitterbug ou le jive. Selon la légende, le nom viendrait de l’aviateur Charles Lindbergh, incroyablement populaire dans son pays à la suite de sa traversée en solo de l’Atlantique en mai 1927; les journaux d’alors titrent régulièrement sur les sauts (hops) de «Lindy».

Fièvre en Appenzell

A l’époque, les meilleurs danseurs font le show au Savoy Ballroom, grande salle de Harlem, et compliquent leurs figures pour épater les spectateurs blancs. La chorégraphie immortalisée dans le film Hellzapoppin’(1941) est restée la plus célèbre. Le Lindy vit son apogée avec l’âge d’or de la période swing d’avant-guerre. Mais il connaît un revival dans les années 1980, sur sa terre natale mais aussi en Europe, en Suède où le village de Herräng est considéré comme la Mecque internationale du Lindy, en France ou au Royaume-Uni; outre-Sarine, la danse est pratiquée jusqu’en Appenzell par des passionnés depuis des années. L’événement bernois n’a fait l’objet d’aucune publicité; «nous savions que le bouche-à-oreille suffirait», sourit Eva Graedel, responsable de l’organisation pour l’association Swing Machine.

Et voilà que la folie du swing s’est emparée de la Suisse romande. A Fribourg, il y a encore des Bernois qui viennent donner des cours; mais à Genève et désormais Lausanne, pas une semaine sans une soirée de Lindy. L’un des pionniers est Jérôme Cadoret; en 2011, ce laborantin à l’Université de Genève, passionné de jazz et inspiré par ses nombreux voyages, créait Geneva Swing. L’association «pour la promotion des danses vintage à Genève» a mené avec succès cet été sa campagne de crowdfunding pour financer la production d’un film, I Charleston Genève! Surtout, elle a fait des émules, comme G-swing à Genève.

A l’été 2013, Nadja Zoller et Alic Loeliger ont, elles, commencé à organiser «les danses au bord du lac» à Ouchy, pour les lindy hoppers de Lausanne ou de passage. Des rencontres, des liens qui se nouent donnent naissance au Swing Dance Lausanne et, l’année dernière, au studio Swingtime. Plusieurs de ses membres étudient à l’EPFL et y ont fondé le club Swing Kids, qui propose des soirées sur le campus. Sans parler des écoles qui proposent leurs propres cours, comme Valentin Meier et Planet Dance. La concurrence, a-t-on cru comprendre, fait rage dans ce petit milieu.

Carte blanche à l’improvisation

Joie, liberté, échange, autant de mots qui reviennent en boucle chez les passionnés interrogés, à Berne et ailleurs. «Le Lindy permet à des danseurs très amateurs de s’amuser et de jouer avec la musique», souligne Mathieu Huruguen, chercheur en géométrie algébrique à l’EPFL et cofondateur du studio Swingtime. Plusieurs amateurs ont comparé la relative facilité des premiers pas et la décontraction aux danses extrêmement codifiées que sont le tango ou la salsa.

«Jimmy», c’est son surnom, est venu de Fribourg où il étudie les sciences de l’environnement. «D’abord, j’adore le jazz. Ensuite, c’est une danse joyeuse, qui permet d’être très connecté à son partenaire et qui offre une grande liberté dans l’improvisation.» Egalement de Fribourg, Gilles renchérit sur «le côté jeu avec la partenaire». Consultant en ligne, il s’est mis en indépendant pour avoir plus de temps pour danser. Le hic, comme pour d’autres danses sociales: le plus grand nombre de femmes sur la piste, alors beaucoup d’entre elles apprennent à diriger.

Retour du vintage

L’engouement pour le vintage a largement aidé à la popularité grandissante du Lindy; «les friperies, les barbiers à l’ancienne, c’est tendance, c’est vrai. D’ailleurs, moi aussi j’aime le vintage et les voitures rétro. Mais ce qui se passe autour du Lindy va bien au-delà d’un phénomène de mode», insiste Jérôme Cadoret. A Berne, on carburait au soda et à l’eau gazeuse plutôt qu’à l’alcool, l’ambiance était bon enfant, les participants charmants et polis. Un côté clean, innocent, décalé pour la moyenne d’âge de ces danseurs qui tourne autour de 30 ans. «Le Lindy, c’est de l’humour, du théâtre avec de beaux vêtements, la joie d’exprimer ses émotions. Les gens sortent du travail, ils ont besoin de contacts et de retrouver le sourire, analyse Jérôme Cadoret. Le Lindy permet de se lâcher et de vous filer la banane!»

Flavia et Keyne, de Lausanne, ont découvert le Lindy Hop par hasard, un soir de Nouvel An dans un bistrot à Vienne. «Tout d’un coup, les gens se sont levés et se sont mis à danser. On a adoré!» Parents d’une petite fille, ils consacrent leur peu de temps libre au Lindy, avec des cours chaque lundi et, quand ils le peuvent, des escapades en stage ou en voyage, notamment au célèbre Snowball de Stockholm: quatre jours à danser matin et soir.

Etudiants et scientifiques

Keyne souligne que l’ambiance compte énormément. «Regardez autour de vous, dit-il en montrant les salles du Kulturcasino. Les gens discutent, ils sont dans l’échange. Vous ne voyez personne avec son smartphone à la main. Il y a un respect des autres que je ne retrouve pas forcément ailleurs.» «C’est une communauté très sympa», renchérissent en chœur Thomas, Carol, Yamina et Aurélien, venus de Genève. Une communauté, admettent-ils, «sociologiquement très homogène», constituée de doctorants, d’étudiants en master, de PhD, de médecins, d’enseignants.

Lorsque nous décrivons le profil des soirées suisses à Sylvia Sykes, l’une des figures les plus respectées de la scène américaine, elle sourit. «Oui, oui, nous voyons cela ici aussi. Des ingénieurs, des scientifiques, des gens brillants et éduqués, un peu gauches sur le plan social, qui se lâchent complètement. Même si bien sûr, ajoute-t-elle en riant, il y a des nonagénaires et des gens qui boivent de l’alcool!»

Cofondatrice des International Lindy Hop Championships, Sylvia Sykes s’est produite avec Count Basie, le Glenn Miller Orchestra ou Artie Shaw. Elle a grandi à Santa Barbara, dans les années 1950-1960, «entourée de gens qui écoutaient du jazz et aimaient danser dessus». Adolescente, elle file dès qu’elle le peut aux spectacles animés par de grands orchestres, comme au Hollywood Palladium de Los Angeles. Elle aussi aime le Lindy pour plusieurs raisons. «D’abord, c’est drôle! Et puis, lorsque vous dansez, vous êtes littéralement au premier rang de ce que fait votre partenaire et vous pouvez réagir. J’adore cette interaction.»

Eternel jazz

Avec les années, souligne Sylvia Sykes, le Lindy a bien évolué. «Dans le Savoy Ballroom des années 1920-1930, les danseurs avaient une poignée de figures, le swingout ou le Lindy circle, qu’ils maîtrisaient à la perfection. Les mouvements étaient très verticaux, extrêmement léchés. Aujourd’hui, les amateurs regardent les vidéos sur YouTube. Je dirais que les lindy hoppers d’aujourd’hui connaissent dix fois plus de mouvements… qu’ils maîtrisent dix fois moins bien!» Une évolution qu’elle estime normale «tant la société a connu des bouleversements autour des questions de genre, de race et de politique.»

Ne trouve-t-elle pas étonnant que le Lindy soit, aujourd’hui, essentiellement dansé par des Blancs? «D’abord, il y a tout un tas d’associations afro-américaines qui tentent de le promouvoir. Et puis, l’appropriation de la culture noire et des cultures immigrées en général, c’est ainsi que les choses se passent aux Etats-Unis.» Keyne, lui, espère que l’engouement actuel va durer «encore des années. Après tout, le jazz n’a pas d’âge».


A consulter

A Berne: le site de Swing Machine, www.swingmachinebern.ch

A Genève: Geneva Swing, www.genevaswing.ch

A Lausanne: Ecole de danse Valentin Meier, www.danselausanne.ch et Studio Swingtime, studioswingtime.wixsite.com/home