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La grande arnaque des moulins à diplômes

Sur Internet, il est possible d’acheter pour quelques centaines de francs son doctorat ou son MBA. En Suisse, une trentaine de pseudo-universités offrent de tels services. Plongée dans le commerce lucratif et mondialisé des «diploma mills»

Sur le site internet de l’Université suisse privée St. Clements, la promesse était pourtant alléchante. L’idée qu’il puisse exister à l’avenue Louis-Ruchonnet 4 – juste à deux pas de la gare de Lausanne –, une université dispensant un enseignement d’excellence et proposant des campus dans des pays aussi exotiques que la Somalie, le Liberia et Niué – un îlot microscopique de 1200 habitants dans le Pacifique sud – suscitait une curiosité stimulante pour un journaliste.

Mais une fois sur place, la déception est cruelle: aucun campus, pas même une simple plaque. Interrogé, le voisinage ignore tout de la célèbre école. A la Direction générale de l’enseignement supérieur du canton de Vaud, l’existence de St. Clements est certes connue, mais sans plus de détails.

Une pratique ancienne

Ici commence notre plongée dans le monde des diploma mills, ces moulins à diplômes qui vous permettent pour quelques centaines ou milliers de francs, et sans consommer trop d’efforts ni de temps, de devenir docteur en aéronautique ou de décrocher un MBA en informatique.

Le principe de base est simple: à l’inverse de la contrefaçon de diplômes, une autre activité florissante sur Internet, qui vous permet d’acquérir un faux diplôme d’une université reconnue – Harvard ou Colombia –, le diploma mill vous vend un diplôme tout ce qu’il y a de plus authentique. Le seul problème, c’est que celui-ci n’aura aucune valeur, puisque l’école qui vous l’octroie n’est pas reconnue par les autorités du pays hôte.

La pratique des diploma mills est ancienne – au travers la publication d’annonces publicitaires dans les journaux – mais la démocratisation d’Internet a donné un coup d’accélérateur à ce marché estimé à plusieurs centaines de millions de dollars par le FBI. En 2015, une enquête du New York Times sur l’entreprise pakistanaise Axact montrait à quel point cette industrie lucrative était devenue industrialisée: depuis le port de Karachi, le modeste patron d’une entreprise d’informatique gérait en bon père de famille 370 fausses universités implantées dans le monde entier.

«Nos étudiants sont heureux de leur ignorance»

Comme toute activité à la lisière de la légalité, il est difficile d’avoir des chiffres fiables. La société britannique Verifile dénombre plus de 2000 moulins à diplômes dans le monde. Plus d’un millier d’entre eux seraient domiciliés aux Etats-Unis, 600 en Europe, dont 340 au seul Royaume-Uni, ainsi qu’une trentaine en Suisse.

«Les fausses écoles qui revendiquent un ancrage en Suisse sont très nombreuses. La Suisse reste une destination attractive, y faire enregistrer une entreprise est un jeu d’enfant et Genève est une ville internationale mondialement connue», explique l’un des modérateurs expérimentés de DegreeInfo, le forum de référence sur le sujet. «Beaucoup de ces écoles proposent des cours en ligne, qui sont souvent de simples plagiats de Coursera ou EdX [ndlr: cours en ligne particulièrement populaires]. Certaines écoles ont des locaux minuscules ou louent des salles de réunion pour héberger leurs étudiants, la majorité ne disposant que d’une adresse postale. La plupart inventent le nom de leurs professeurs, dont ils récupèrent les images sur Google.»

Le problème affecte principalement les étudiants étrangers. Les étudiants suisses savent généralement quelles universités sont reconnues

Ces universités visent avant tout un public d’étudiants venus d’Asie et d’Afrique, exclusivement anglophones. Comme le confirme Martina Weiss, secrétaire générale de swissuniversities, la faîtière des hautes écoles et des EFP: «Le problème affecte principalement les étudiants étrangers. Les étudiants suisses savent généralement quelles universités sont reconnues et ils obtiennent facilement l’information via l’orientation professionnelle.»
Le sujet est sensible: ces dernières années, de nombreuses affaires d’immigration illégale ont impliqué des écoles privées en Europe. Fin 2015, la police française intervenait dans une Business School parisienne, qui derrière sa façade académique, recrutait illégalement des jeunes Chinois candidats à l’exil.

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Retour à Lausanne et à St. Clements. Au Registre du commerce vaudois, l’université est domiciliée dans les Caraïbes, aux îles Turques-et-Caïques. Le seul numéro de téléphone ne fonctionne pas. Nous avons tout de même fini par retrouver les propriétaires de cette école. Elle fait partie d’un réseau œuvrant de la Malaisie au Nigeria en passant l’Irlande. Ce réseau fut épinglé par une enquête de la BBC en 2008.

A sa tête, un certain Jeff Wooller, domicilié à Monaco. Interrogé par la chaîne publique britannique, cet ancien comptable britannique confessait avec une naïveté confondante: «Nos étudiants sont heureux de leur ignorance. Ils obtiennent leur diplôme, ils viennent pour la remise des diplômes et les employeurs acceptent de les embaucher.»
L’enquête de la BBC racontait également que l’une des activités principales du doyen Wooller consistait à se faire photographier aux cérémonies de remise des diplômes qui le plus souvent se déroulaient – ironie de l’histoire – dans des locaux loués au sein de véritables universités comme Oxford ou Cambridge. Ces photos, mises en ligne ensuite, servaient de publicité pour attirer de nouveaux aspirants. L’homme a été condamné à 20 000 livres d’amende. Son réseau d’écoles fonctionne toujours.

Un clone de la Sorbonne

Jean-Noël Prade est un autre de ces «serial éducateurs». Ce Franco-Américain est le père de la fascinante Ecole Supérieure Robert de Sorbon, dont le siège officiel fut longtemps domicilié au milieu des champs du Poitou-Charentes français, et qu’il gérait depuis la Suisse et la Floride.
Sur le site web de cette Sorbonne bis, toutes les rubriques correspondent à celles d’une «university»: le mot d’accueil du doyen, la devise, le coin des anciens élèves, les goodies. Au rayon des diplômes, on trouve de tout, des MBA, des bachelors, des doctorats: commerce, agriculture, science, aérospatiale ou théologie. Vous pouvez même choisir l’intitulé du diplôme, le client est roi. L’Ecole supérieure Robert de Sorbon, elle, vous demande seulement l’envoi un CV succinct par e-mail. Prix du diplôme: 500 euros.
Car faute de pouvoir faire valoir la qualité de leur enseignement, les doyens de ces drôles d’écoles jouent la carte du marketing. Le jargon juridique, les photos de cérémonie, le recours à des blasons et ou à des logos obscurs sont omniprésents sur leurs sites, le programme pédagogique étant réduit à la portion congrue.

Et leurs propriétaires n’hésitent pas à aller faire leur publicité sur les réseaux sociaux et sur Wikipédia. Cette légitimation musclée prend parfois des tours encore plus savoureux: de nombreux créateurs de diploma mills créent leurs propres organismes de certification pour accréditer la qualité de leur travail.

En 2011, le fondateur de Robert de Sorbon a fini par être condamné à 15 000 euros d’amende par la justice française. Depuis, il s’est lancé dans la vente de montres suisses et dans l’export de safran, officiellement depuis le port franc de Martigny, en Valais. Désormais domiciliée en Lorraine, l’Ecole supérieure Robert de Sorbon est toujours en ligne.

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