Le château de Prague n'est pas celui du roman, encore que je n'aie jamais pu y déambuler sans penser à Kafka, comme dans toute la ville où que l'on soit, où que l'on aille. Publié en 1926, soit deux ans après la mort de son auteur, ce livre passe généralement pour un des plus représentatifs. Ses multiples interprétations possibles, la magie de l'angoisse qui s'y exprime avec une perfection voisine de la sérénité, la lucidité sous-jacente à l'anecdote, et qui témoigne d'une rare intelligence des rapports sociaux, exercent sur le lecteur une étrange fascination que renforcent la vivacité et l'apparente simplicité du récit.

Arrivé un soir dans un village que domine un château, où règne un comte mystérieux et invisible, l'arpenteur K. se heurte, en souhaitant s'installer dans le fief du maître, à une prolifération hiérarchique de fonctionnaires et de seigneurs, à une bureaucratie qui impose partout l'incohérence et l'absurdité de ses lois. Au cours des démarches pour accéder au château, rencontrer le comte ou obtenir des autorisations nécessaires, K. suscite l'incompréhension et la méfiance des villageois. Quand Frieda, le seul être qu'il ait séduit, l'abandonne, l'arpenteur se résigne à être exclu de la communauté. Il mourra d'épuisement et d'amertume, alors que lui parvient un avis du château lui permettant d'exercer son métier dans le village. Telle est du moins la fin imaginée par Kafka pour son roman inachevé.

L'œuvre offre un terrain de choix aux commentateurs. Parmi les principales interprétations, il faut citer la quête kierkegaardienne de l'arpenteur, hanté par l'absence de Dieu et en butte à la société ecclésiastique qui la représente.

Ou bien la critique de la bureaucratie et du totalitarisme qui l'accompagne nécessairement, critique à laquelle les gouvernements de l'Europe de l'Est se sont montrés sensibles en ne levant que très tardivement l'interdit jeté sur l'œuvre de Kafka. Ou bien encore, le rejet et la recherche du père dans la révolte et la soumission désespérée, avec son arsenal d'explications psychanalytiques. Ou enfin la montée de l'inhumanité, annonçant non seulement le développement du nazisme et du stalinisme, mais aussi les caractéristiques générales de la société moderne.

Avec la lucidité du vécu, Franz Kafka contribue à sa façon à la fin du roman traditionnel en le transformant, par le biais pédagogique de l'anecdote, en critique de la vie quotidienne. Suivi en cela par Robert Musil, il analyse les conditions sociales favorables à une déperdition croissante de la vie et des passions. Son univers est celui des séparations, de l'aliénation, de la non-communication. En tant que romancier, cependant, sa critique reste encore sous la dépendance de critères littéraires et esthétiques, bien qu'il tente simultanément de montrer la vanité de l'écriture séparée de la vie.

L'usage du symbole, voire de l'allégorie, exprimé sous une forme simple, dans un style dépouillé et une atmosphère de familiarité, donne à l'art de Kafka une puissance d'évocation et de séduction incomparable. L'aventure de l'arpenteur K., ou plutôt sa désolante absence d'aventure, se donne sans exotisme pour une réalité de chaque jour. Sous l'apparent recours au fantastique ou à l'onirisme, c'est la quotidienneté de chaque lecteur qui est mise à nu, la forme littéraire n'obéissant plus qu'à un reste de conventions encore dominantes à l'époque de l'écrivain à la fois tchèque et autrichien.