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Les grands livres du XXe siècle. «La Condition humaine», d'André Malraux

Les grands livres du XXe siècle

J'ai rencontré André Malraux en 1960, durant les indépendances africaines en chaîne. A Fort-Lamy, face à la poussière du désert, il eut un discours haletant et paradoxal sur la neige de Strasbourg, terme des Forces françaises libres parties du Tchad.

Prix Goncourt 1933, La Condition humaine est généralement considéré comme son roman le plus significatif. Que le livre ait, de fait, suscité l'admiration de la gauche et séduit une certaine droite, dont Drieu La Rochelle fut le modèle, indique assez combien s'y retrouvent les thèmes du héros, de l'esthétique et de l'humanisme, qui restent constants, que Malraux voue un culte à la révolution ou à l'idée de nation. L'ambiguïté des personnages, plus préoccupés de s'identifier à l'image mythique de l'homme qu'à exercer quelque influence sur l'histoire, contient déjà, de l'avis de divers exégètes, l'évolution future de l'auteur et empêche, semble-t-il, de parler d'un quelconque reniement idéologique.

L'action se situe à Shanghai en 1927 et retrace, à travers une série de personnages typiques, un épisode important de la lutte entre les communistes et les forces de leur allié de la veille, Tchang Kaï-chek. Dans l'histoire de l'insurrection manquée et de sa cruelle répression, Malraux s'attache moins à l'analyse politique qu'à l'étude d'individus confrontés à une métaphysique de la vie et de la mort, du sacrifice, du nihilisme, de la cause. Admirateur de Zhou Enlai (qui servira de modèle à son Kyo), partisan convaincu d'un certain stalinisme qu'il combattra plus tard à l'égal du fascisme, il ne voit au fond dans les idéologies que des formes accidentelles d'une pérennité de l'homme à la recherche d'une transcendance qui le justifie. Le mélange d'action et de culture est ainsi la voie qui permet d'accéder à une «justification supérieure», comme la foi permettait jadis d'atteindre un dieu désormais disparu.

Le fondement mystique de toute attitude psychologique chez les personnages de Malraux se retrouve aussi bien dans le terrorisme que dans le calcul politique, chacun se précipitant avec la même bonne foi tourmentée vers sa propre dissolution au nom d'une cause qui importe moins que le «geste» qu'elle suscite. L'esthétisme, qui prendra dans son œuvre postérieure une tournure plus systématique, domine déjà dans La Condition humaine. En se découvrant une valeur en soi dans l'apparente gratuité de l'héroïsme, l'homme, selon Malraux, obéit à une idéologie de l'action qui s'accommode des partis pris les plus contradictoires. Par bien des aspects, La Condition humaine montre que son auteur n'a fait, en optant pour l'idée de renouveau national défendue par le gaullisme, que poursuivre l'idée de révolution nationale illustrée par le stalinisme.

La recherche d'une essence de la gratuité, qui permette de dédaigner l'histoire et dont la culture présente le musée imaginaire, amène les personnages à se débattre dans une série de problèmes moraux à propos desquels tous les poncifs sont réajustés et qui donnent à la fiction romanesque son caractère le plus contemporain. Sous cet angle, La Condition humaine annonce, avec plus de naïveté mais aussi plus de franchise, les essais littéraires de Jean-Paul Sartre et d'Albert Camus. L'existentialisme sommaire de ses héros répond par avance à la problématique posée par La Peste ou Les Chemins de la liberté. Le style a l'éloquence un peu essoufflée de la pensée, mais il sait admirablement répondre à la nervosité du récit.

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