Je me souviens qu'en 1949, quand parut ce livre, tout le monde en parla: non seulement les critiques, mais les hommes politiques, les humoristes, les femmes évidemment, et que les passions se déchaînèrent. Simone de Beauvoir, célibataire, osait parler des mères! L'Eglise même s'émut. D'autant plus que l'auteur estimait que le drame de la femme est constitué par le conflit entre la revendication fondamentale de tout sujet, qui se pose toujours comme essentiel, et les exigences d'une situation qui la confine à l'inessentiel. Comment, dans la condition féminine, peut s'accomplir un être humain? Quelles circonstances limitent la liberté de la femme et peut-elle les dépasser? Telles sont les questions que le livre veut s'efforcer d'élucider.

Il faut d'abord savoir si le sort de la femme n'est pas scellé par des conditions biologiques, psychologiques ou économiques déterminantes. La femelle humaine est certes profondément aliénée à la fonction reproductrice, mais elle refuse violemment cette aliénation comme le révèlent les crises de la puberté ou de la ménopause. Simone de Beauvoir considère que ces données biologiques ne constituent pas un destin figé. De même, elle conteste le postulat freudien selon lequel le drame féminin se noue à partir de la frustration du pénis. Elle nie enfin que l'oppression de la femme résulte exclusivement, comme le veut le matérialisme historique, de l'évolution économique.

Toute l'histoire des femmes, affirme l'auteur, a été faite par les hommes. Le féminisme lui-même fut en partie un instrument aux mains des politiciens. Aussi, la femme ne se connaît et ne se choisit que telle que l'homme la définit, conformément aux mythes de la féminité qu'il a inventés. Pour détrôner le mythe, pour affirmer concrètement leur indépendance, les femmes ont à franchir les obstacles accumulés par leur destin traditionnel, au cours de l'enfance, de leur vie de jeune fille, de leur initiation sexuelle, dans leur existence de femme mariée et de mère. L'étude phénoménologique des situations féminines confirme celle de l'histoire. La femme enfermée au foyer ne peut fonder elle-même son existence ni s'affirmer dans sa singularité. Cherche-t-elle à réaliser dans sa vie sociale, elle se retrouve intégrée à la collectivité gouvernée par les mâles, où elle occupe une place subordonnée.

Ne pouvant s'accomplir à travers des projets et des buts, la femme s'efforcera de se saisir dans l'immanence de sa personne. Selon Simone de Beauvoir, le narcissiste se donne souveraine importance parce qu'aucun objet important ne lui est accessible. Mais, en se choisissant comme fin suprême, la femme n'échappe pas à la dépendance, car elle ne peut être valorisée que par un monde qui lui est étranger. L'amour ne peut être davantage le suprême accomplissement de la femme. Même consentie, la dépendance ne saurait se vivre que dans la peur et la servilité. La ferveur mystique est une autre façon pour la femme de se mettre en rapport avec un irréel. Comme dans le narcissisme ou l'amour, sa liberté demeure mystifiée.

Ecrivant son livre en 1948, Simone de Beauvoir annonce déjà les mouvements pour la libération de la femme et les réformes qui vont être entreprises. La revendication qu'elle exprime dans sa conclusion est celle d'une rigoureuse égalité des sexes. Puisque la femme ne se définit ni par ses hormones ni par de mystérieux instincts, elle est un produit élaboré par la civilisation. Il n'y a pas d'«éternel féminin». Cependant, admet Simone de Beauvoir, il ne suffit pas de modifier sa condition économique pour que la femme soit transformée. Il faut encore que disparaissent tous les tabous sexuels et tout ce qui subsiste du privilège masculin. Donc, beaucoup de temps encore.