Quand à New York, lors du tournage d'Annie Hall, Woody Allen l'a logé dans la file d'attente d'un cinéma présentant le film Le Chagrin et la Pitié, j'ai eu l'occasion d'échanger quelques mots avec Marshall McLuhan. «Ah, vous êtes le producteur, continuez...» Pour un peu, dans le plus parfait malentendu, il voyait en moi un témoin direct de l'occupation de Paris!

Faite, comme il le dit, d'une «mosaïque de perceptions et d'observations», La galaxie Gutenberg (1962) n'en est pas moins une analyse en profondeur de la civilisation occidentale au XXe siècle. L'analyse repose sur une série de travaux historiques et d'études littéraires que ce professeur canadien n'hésite pas à interpréter très librement pour nourrir son intuition fondamentale.

Pour Marshall McLuhan, l'alphabet phonétique d'abord, l'imprimerie ensuite ont modifié de fond en comble les formes de l'expérience humaine et l'ensemble des attitudes mentales. Ce qu'il appelle «la galaxie Gutenberg», ce sont les achèvements culturels nouveaux dus aux perturbations provoquées par l'écriture et surtout par le texte imprimé. Parmi ces perturbations, la «détribalisation» est, selon lui, le changement capital. L'invention de l'alphabet phonétique, traduisant le son en un code visuel, arrache

l'homme à l'espace acoustique et verbal, à tout l'univers perceptif global des communautés primitives à civilisation orale.

A partir de la Renaissance, l'homme «typographique» domine et les valeurs visuelles l'emportent dans la pensée et l'action. La culture, née de l'imprimerie, suscite l'autonomie des comportements et produit une rupture entre l'esprit et le cœur. Avec Gutenberg, l'Europe est entrée dans la phase technologique du progrès. Le changement lui-même devient la norme première et universelle de la vie sociale. L'imprimé, en précipitant l'unification linguistique, libère les forces centralisatrices et uniformes des nationalismes modernes.

Mais voici que, selon McLuhan, s'annonce une ère nouvelle. La vague électronique qui déferle va submerger l'imprimé et permettre un retour triomphal de l'expression orale. Dès 1905, avec la découverte de l'espace courbe, la galaxie Gutenberg est virtuellement dissoute. C'est la fin de la mécanique newtonienne qui régissait la totalité du savoir et de la pratique sociale. McLuhan voit dans la nouvelle technologie électrique le support d'une mutation qui va bouleverser l'art, la religion, la philosophie, les structures politiques et économiques.

Cependant, l'homme con-temporain est le lieu d'une lutte dramatique. Plusieurs siècles d'alphabétisme phonétique l'ont façonné à la fois à l'individualisme, à la mécanisation et à la passivité. La nouvelle galaxie électrique entre en conflit avec la galaxie Gutenberg. McLuhan étudie ce conflit dans la production littéraire.

Les artistes du XIXe siècle avaient déjà pressenti la mutation. Rimbaud et Mallarmé sont à la recherche du conscient collectif que Joyce veut atteindre en brisant l'ordre séquentiel du récit par une sorte de manipulation syncopée qui permet la perception simultanée de la totalité. Ainsi, la littérature d'avant-garde préfigure la nouvelle conscience collective ou «tribale» qu'est en train de forger l'introduction massive des médias dans la société.

Ce nouvel âge doit nous permettre de retrouver à l'échelle de la planète l'intense communication orale des temps sans écriture. Les nouveaux médias vont rompre la soli-tude de l'homme et recréer sa communion avec le cosmos. Mais l'homme du XXe siècle, au confluent de deux âges, encore prisonnier des anciens modes de perception, est en proie à l'inquiétude et au dé-sarroi.