Les grands livres du XXe siècle: «L'homme et le sacré» de Roger Caillois

Publié en 1939, L'homme et le sacré est l'une des premières œuvres de

Publié en 1939, L'homme et le sacré est l'une des premières œuvres de Roger Caillois et celle qui lui valut sa réputation à la fois de sociologue et d'écrivain. L'ouvrage se distingue en effet par le souci d'intégrer tout l'acquis des travaux de l'école française de sociologie, en particulier l'œuvre de Marcel Mauss, dans un essai original tant par la conception du sacré qui s'en dégage que par un style qui échappe aux servitudes des exposés universitaires. En 1950, trois études y ont été ajoutées: Sexe, Jeu et Guerre.

Le livre est écrit avec la préoccupation de restituer à la société ce que l'auteur appelle un «sacré actif», un sacré de transgression, comme celui qui surgit de la fête, tentative que Roger Caillois poursuivait avec Georges Bataille et Michel Leiris dans le Collège de Sociologie. C'est l'aspect le plus moderne du livre et celui qui aura le plus de prolongements dans la littérature contemporaine.

Pour Roger Caillois, le sacré est au cœur du phénomène religieux. L'homme religieux est celui pour qui existent deux mondes opposés et complémentaires: l'un où il peut agir sans conséquence pour son salut, le profane; l'autre, le sacré, où la crainte et l'espoir le dominent tour à tour. C'est que le sacré représente une énergie dangereuse, incompréhensible, mais qui est la source de toute efficacité. Les supports du sacré et du profane doivent être sévèrement réglés. C'est la fonction des rites et des interdits: rites de consécration qui introduisent dans le monde du sacré un être ou une chose; rites de désacralisation, ou d'expiation, qui rendent un objet pur ou impur au monde profane. Les prohibitions servent à élever une barrière entre les deux domaines. Tel est, selon l'auteur, le rôle des tabous. Ils maintiennent l'ordre de l'univers.

Le sacré, cependant, recèle une ambiguïté fondamentale. Le monde du sacré, étant un monde de forces, peut s'orienter dans une bonne ou dans une mauvaise direction. La force, qui incarne le sacré, tend à se dissocier en éléments antagonistes et complémentaires, bons ou mauvais esprits, prêtres et sorciers, Dieu et Diable. Elle suscite à la fois horreur et fascination. Les mêmes interdits, qui isolent la sainteté, préservent de la souillure. Il y a réversibilité du pur et de l'impur.

Face au profane, l'opposition entre les deux pôles du sacré s'atténue. Les prohibitions, les interdits maintiennent un certain ordre, mais ne peuvent l'empêcher de se détériorer lentement. Il faut périodiquement le recréer à neuf. C'est, selon Caillois, la fonction de la fête. En transgressant toutes règles, elle prélude au retour en force du sacré. La fête se situe dans l'espace-temps du mythe, généralement au moment du renouveau de la végétation, et, renouant avec le chaos primitif, elle permet aux forces créatrices de se manifester à nouveau. Le retour à la période mythique s'accompagne d'un renversement de toutes les valeurs. La débauche, l'inceste, la parodie et le sacrilège sont nécessaires à la remise en ordre du monde.

Dans notre société moderne, Roger Caillois retrouve d'autres formes du sacré: la Femme, l'Art, la Science, la Patrie, la Révolution et, à l'autre pôle, les héros de la perdition, tels Faust ou don Juan. En s'élevant dans les dernières pages jusqu'à une métaphysique du sacré, l'auteur voit dans l'antagonisme du sacré et du profane, le signe même du jeu cosmique entre la vie et la mort.

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