Relations

Grands-parents, parents: l’alliance fait la force

Les papis-mamies gâteau n’ont plus la cote. En matière d’éducation, assure Vittoria Cesari Lusso, les aînés doivent assumer leur part de responsabilité. Dans un ouvrage très vivant, la psychologue italo-suisse aborde ce sujet et dresse la liste des attitudes à adopter pour être des grands-parents comblés

Ce cas, tellement parlant. Un ado a la permission de minuit, mais trouve ça petit. En secret, il monte un plan avec mamie: il ira dormir chez elle le week-end et fera la bombe toute la nuit. Pas difficile d’imaginer la tête d’Elise, la maman, lorsqu’elle apprend l’affaire. Un gros sentiment de trahison et une légitime colère. Et pourtant, diront certains, «c’est tellement chou, cette complicité entre ados et aînés!» Oui, mais c’est malsain, sanctionne Vittoria Cesari Lusso dans son dernier ouvrage «Parents et grands-parents: rivaux ou alliés?»

A travers cet exemple et d’autres situations de la vie quotidienne, la psychologue montre à quel point les adultes doivent avancer groupés. La spécialiste aborde aussi le surmenage des plus âgés, la jalousie de tous côtés, la juste gestion des nouvelles technologies – non, ce n’est pas cool d’envoyer 17 sms à grand-papa lorsqu’il garde Lola – et l’épineuse question des conseils bien ordonnés. C’est que Vittoria est elle-même una nonna et, souvent, son récit est alimenté de piquants souvenirs privés.

Un ouvrage charmant, bien envoyé, qui parlera à tous les concernés. A propos, quel est le maître mot des relations grands-parents/parents? Communication, répond la thérapeute. «De toute façon, tout se sait, tout se sent. Donc autant énoncer les problèmes avec le plus de tact possible plutôt que de laisser pourrir une situation par peur de froisser», analyse la bonne fée, la septantaine enjouée. Voyage en papi et mamie land.

Le Temps: La jalousie est un thème récurrent dans votre ouvrage. Pourquoi tant de tensions alors que «lorsque l’enfant paraît, dit Victor Hugo, le cercle de la famille applaudit à grands cris»?

Vittoria Cesari Lusso: Oui, c’est le grand paradoxe. D’un côté, tout le monde est touché par l’arrivée de cet être innocent, signe de vie, d’amour et d’espoir. Et de l’autre, dans le panorama extrêmement compliqué des familles actuelles, il est très rare qu’une naissance ne nécessite pas une foule de réglages, deals ingénieux pour que tout le monde soit heureux. Aujourd’hui, par exemple, avec les familles recomposées, un bébé peut facilement avoir huit grands-parents, tous désireux de se pencher sur le berceau. Pour éviter la bataille d’ego, seules la communication et la verbalisation peuvent aider.

– En termes de jalousie, vous décrivez le cas de ce grand-père qui préfère l’aîné de ses petits-enfants. Etonnamment, vous lui conseillez d’avouer cette inclination. On aurait plutôt tendance à se taire pour ne pas peiner les autres petits-enfants et parents lésés, non?

– C’est vrai, mais c’est inadéquat, puisque tout se sent. Oui, il arrive qu’un(e) aïeul(e) tisse un lien privilégié avec un de ses petits-enfants. Parfois les autres petits-enfants en prennent ombrage, mais, surtout, ce sont les oncles et tantes, parents eux aussi, qui nourrissent une rancœur vis-à-vis de leur père ou mère à l’esprit frondeur. C’est un cas fréquent de jalousie. Se taire n’arrange rien. Mieux vaut assumer son petit faible avec humour et légèreté. Par contre, au-delà de l’affection, il y a l’action. Je conseille donc à ces grands-parents d’équilibrer au maximum leur temps de présence pour, d’une part, ne pas faire de jaloux, et, d’autre part, se donner la chance de développer des liens forts avec les autres petits-enfants, ce qui, finalement, arrive souvent.

Lire aussi:  Pour en finir avec l’enfant roi

– Mais on aboutit alors à un autre phénomène que vous avez recensé: celui du surmenage de grands-parents qui n’osent pas refuser leur soutien de peur d’être snobés après!

– Oui, c’est très fréquent. En consultation, je reçois beaucoup de grands-parents qui n’osent pas dire non à leurs enfants devenus parents, craignant d’être punis ensuite ou simplement remplacés par une garde plus instituée, comme une maman de jour ou la crèche. C’est fou, cette insécurité! C’est très récent et révélateur de deux choses. Le besoin de reconnaissance des grands-parents qui ne sont plus sûrs d’être valables aux yeux de leurs enfants versés dans toutes sortes de nouveaux principes éducatifs qui n’incluent pas forcément les aînés. Et le souci plus général des seniors de se dédouaner dans une société où on ne cesse de dire que vieillir coûte cher et ne rapporte rien.

– Comment tranquillisez-vous ces grands-parents prêts à se surmener pour exister?

– Tout simplement en leur disant que leur vie, leur couple s’ils en ont, leurs amis ou leurs occupations sont tout à fait estimables en soi. En les déculpabilisant et en enlevant de leurs épaules cet immense poids.

Lire aussi: Les papy-boomers, génération sans partage 

– Autre aspect passionnant, celui du statut. Contrairement à une école qui dit que le grand-parent est là pour cajoler, vous, vous prônez résolument l’implication éducative. Pourquoi?

– Parce que c’est impossible de garder ses petits-enfants régulièrement et d’abdiquer sur ce plan. Si vous voyez vos petits-enfants une fois par année, par exemple durant les vacances d’été, alors peut-être, oui, vous pouvez uniquement les couvrir de caresses et de cadeaux. Mais dès que vous devenez un référent régulier, vous avez un devoir et aussi un besoin de poser un cadre et des limites. Et puis, sur le plan philosophique, je trouverais assez peu moral que les grands-parents renoncent à ce rôle par confort. Qu’en est-il de l’alliance avec leurs enfants?

– On en vient naturellement au contrôle assidu que certains parents exercent, souvent à travers les nouvelles technologies, sur les aînés qui gardent leurs «précieux» enfants. Qu’en pensez-vous?

– C’est une question difficile à trancher. Là où il y a clairement excès, c’est lorsque les parents ne cessent d’exiger des photos de leurs bambins par smartphones interposés. Ou qu’ils envoient des consignes toute la journée. Mais quand un papi poste à sa fille une photo de sa petite-fille en train de faire du poney, c’est joli. Cela dit, j’observe que les grands-parents sont de plus en plus stressés à l’idée qu’il arrive quelque chose de grave aux enfants durant leur temps de garde. Certains vont jusqu’à prendre des anxiolytiques, ce qui est quand même préoccupant. La confiance et le lâcher-prise, des deux côtés, restent quand même le meilleur médicament!

– Et dans l’autre sens, qu’en est-il des éternels conseils de la mère à la fille qui peuvent susciter chez la destinataire une véritable crise d’urticaire? Il me semble que l’intrusion n’est plus si mal vécue qu’avant…

– Forcément, vu que les grands-parents actuels sont mis au pas très rapidement! Plus sérieusement, je reviens à ce que j’ai dit au début. Les cartes sont tellement redistribuées aujourd’hui en matière de panorama familial, que les mères devenues grands-mères n’ont plus ce rôle de guide autoritaire. Elles continuent à être un précieux soutien, bien sûr, mais elles ne sont plus, et de loin, les seules à détenir le savoir qui permettra à l’enfant de bien grandir.

Lire aussi notre chronique:  Pour ou contre l’enfant-roi, le droit au débat

– Si je vous comprends bien, entre le devoir de participer à l’éducation des petits-enfants, la perte d’influence et la pluie de consignes des jeunes parents, être grands-parents, aujourd’hui, c’est moins fun qu’avant?

– Disons que c’est plus responsable, plus conscient et donc aussi plus gratifiant! En fait, les grands-parents suivent le trend général de la société qui est psychologiquement plus informée. Mais, comme je le répète à tous mes interlocuteurs, il y a une chose qu’on ne doit jamais perdre, c’est l’humour. Je le garantis, l’humour crée des solutions pour quasi toutes les situations!


«Parents et grands-parents: rivaux ou alliés?», Dr Vittoria Cesari Lusso,
Ed. Favre, Lausanne, 2016

Publicité