Grégory et Luc Barthassat, «jamais sans mon fils»

Cette semaine, les journalistes du «Temps» s’invitent dans la vie nocturne de six personnalités romandes

Soirée entre père et fils, qui se moquent des critiques accusant le conseiller d’Etat d’instrumentaliser Grégory

A la petite marchande ambulante, il a acheté le brumisateur et l’éventail en dentelle noire et fleurs rosées. «Noir, c’est bon pour un motard.» Et c’est adapté au générique du film qu’il va rejouer ce soir.

Il m’avait dit: «Venez avec nous, Greg et moi mangeons le mercredi dans le quartier, à Plainpalais.» Est-ce la touffeur qui accable la ville ou les effluves de la cuisine vietnamienne? Lui revient le souvenir du ciel des Philippines, il y a long. Embarquez, écoutez. Si le conseiller d’Etat Luc Barthassat n’est pas copain avec la plume, ses récits vous tiennent captif.

1985, donc, premier tour du monde. Au-dessus de l’archipel, le pirate de l’air brandit un détonateur, hurle, invoque les rebelles Abu Sayyaf et menace de faire sauter le zinc. Luc va mourir, il a 25 ans et a quitté sa terre genevoise par «soif de vivre des choses hors du commun». Il est servi, et sauvé par le final: le type écume et s’effondre avant d’avoir fait exploser la carlingue. Coupez. Scène deux, ça tourne: le bus cahote et secoue ses passagers juchés sur le toit, quand surgit de la jungle une bande d’allumés en turbans rouges, coupe-coupe à la main. Otages, Luc et les autres cheminent dans la forêt tropicale avant d’être alignés devant des mitrailleuses. Epargnés in extremis lorsqu’un sergent débarque en trombe pour libérer les «gringos» avant la fusillade. Coupez.

Intermède du public, un Grégory fasciné par les histoires paternelles: «Et celle avec la police au Brésil, papa, tu te rappelles?» 2002, Rio, c’est reparti. Le chef de la police d’intervention, cousin de son ex-compagne, arme Luc d’un M16: «C’est ton baptême, tu entres dans le tripot clandestin en braillant et on arrête tout le monde!» Luc s’exécute quand un des argousins tire une rafale. Stupeur et confusion, travelling avant, puis gros plan sur Luc et sa compagne couchés derrière une voiture, éclairés par intermittence par les balles traçantes tirées depuis la favela en contrebas.

Luc Barthassat, tout à la fois. Aventurier, motard tatoué et impénitent, vénérateur du rock, routard tête brûlée et tête de mort au doigt, vigneron, cultivateur, ardemment père, conseiller d’Etat malgré eux. Eux? Ceux qui moquent le paysan sous le costume de ministre. Au ricanement des élites prétendues, il ne prête plus attention. «Et puis je crois, peut-être naïvement, que les gens finissent par ne plus taper quand on leur tend la main.» Eux encore, ceux qui raillent l’amour paternel affiché sur les réseaux sociaux, accusant le politicien d’instrumentaliser le gamin. Foutaises. Leur connivence dément. Et j’ai vu ce soir-là briller une tendresse ineffable entre ces deux-là. «J’ai un garçon, je m’en occupe. Je veux le voir grandir. Pouvoir emmener son gamin au boulot, c’est exceptionnel. Là où sa présence n’est pas déplacée, il peut venir. Mon père l’a fait avec moi, quand il était au Grand Conseil. On finissait chez l’père Glôzu avec des conseillers d’Etat.» Et Greg, si doux dans son grand corps costaud, sensible aux morsures des insultes? «Non, ça ne me fait rien. J’aime être avec papa. Vous voulez voir mes photos avec les pompiers au tunnel du Mont-Blanc?» Il sort son téléphone et déroule les clichés, imperturbable devant le bruissement des malveillances et des blâmes sur la Toile des tanceurs. Un petit coup de brumisateur à leur endroit et on n’en parle plus. Et encore un Coca light – c’est un jour sans alcool. J’ai senti ce soir-là la solidité terrienne qui se gausse du fracas du monde.

Bientôt, tous les deux feront le tour du lac à vélo. Chaque année son voyage à thème. A 3 ans, Greg voulait voir les montagnes. A 7, rouler en moto jusqu’à Saint-Tropez. A 10, commémorer le débarquement en Normandie. «Et puis l’année où tu m’as demandé de voir le plus grand pont du monde, les taureaux sauvages et prendre l’apéro à Marseille, tu t’en rappelles, Greg?» Pour sûr. Et si la mémoire venait à flancher, resteraient les carnets de voyage et les enregistrements de Luc, quelque part au fond du hangar familial. Sur les mots du père, le fils mettra la musique. Cette harmonie, je l’entends déjà.

«Les insultes? Ça ne me fait rien. J’aime être avec papa. Vous voulez voir mes photos au tunnel du Mont-Blanc?»