Ce que beaucoup craignaient est donc arrivé. La grippe aviaire, réapparue en Asie du Sud fin 2003, a continué sa progression fulgurante, entamée il y a sept mois, pour atteindre l'Afrique. Le virus H5N1 a été détecté dans le nord du Nigeria, où des dizaines de milliers d'oiseaux d'élevage ont été abattus ces derniers jours. Dans une exploitation de l'Etat de Kaduna, deux enfants ont même commencé à tousser et à cracher du sang peu après de premiers décès d'animaux, ce qui laisse craindre l'apparition d'une forme humaine de la maladie, une mutation qui s'est déjà produite sous d'autres cieux. L'heure est aux questions.

Asie et Nigeria: un même virus?

La grippe aviaire peut se transmettre à travers toute une série de virus. Mais selon le laboratoire de Padoue (en Italie) utilisé comme référence par l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE), le type hautement pathogène qui sévit au Nigeria présente les mêmes caractéristiques génétiques que la souche turque, elle-même très proche de celle du lac chinois de Qing Hai, le foyer d'origine de l'épizootie. Un résultat confirmé vendredi par l'étude d'un échantillon reçu en cours de semaine. La réponse paraît donc bel et bien être «oui».La faute aux oiseaux migrateurs?

Là, les milieux scientifiques sont divisés. Certains experts considèrent que les oiseaux migrateurs jouent un rôle important, alors que d'autres le contestent pour incriminer principalement l'homme, à savoir la foule des petits et grands commerçants de volatiles qui arpentent les routes du monde. Les événements en cours au Nigeria pourraient bien permettre de trancher le débat. S'il se confirme que les virus présents en Extrême-Orient et en Afrique subsaharienne sont identiques, la thèse des premiers sera confortée. Il est légitime de soupçonner les trafics d'animaux lorsque l'épizootie suit des grandes voies humaines de communication, tel le Transsibérien. Il devient beaucoup plus difficile de soutenir la même thèse pour expliquer la traversée de plusieurs milliers de kilomètres de désert. Une mission conjointe de l'OIE et de la FAO (l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) est en partance pour récolter des indices sur le terrain et tirer enfin, si possible, l'affaire au clair.

La maladie va-t-elle gagner l'Europe de l'Ouest?

Le principal danger à court terme est la propagation du virus à d'autres pays africains, qui s'avouent très vulnérables étant donné l'état catastrophique de leurs systèmes de santé. Mais, dans un second temps, dans quelques semaines, la grippe aviaire menace effectivement de retraverser le Sahara et de franchir la Méditerranée. Surtout si les oiseaux migrateurs sont des vecteurs de l'épizootie. De nombreux volatiles en provenance d'Europe et d'Asie se mêlent les uns aux autres en Afrique subsaharienne durant l'hiver et ne manquent pas de s'échanger, en cette occasion, parasites et virus.Une pandémie menace-t-elle le monde?

Les événements en cours sont inquiétants. Le continent noir est encore sensiblement moins bien équipé que l'Asie du Sud pour combattre le H5N1. Au Nigeria, par exemple, les services vétérinaires comptent 170 fonctionnaires pour une population de 130 millions d'habitants. Sans surprise, il a fallu ainsi près d'un mois pour que la présence du virus, découvert le 10 janvier dernier dans une ferme du village de Jaji, soit officiellement confirmée. Ce qui a permis à l'épizootie de gagner de vastes zones du pays avant même que les autorités ne prennent leurs premières mesures énergiques. Des villages entiers n'ayant d'autre nourriture carnée que le poulet, il faut s'attendre à ce que leurs populations fassent tout leur possible à l'avenir pour éviter les abattages massifs de volailles. Enfin, les cas humains de grippe aviaire risquent d'être difficiles à distinguer dans des zones où sévissent d'innombrables maladies, à commencer par la malaria, la tuberculose, différentes infections respiratoires et le sida: des zones où le virus de la grippe aviaire est susceptible d'en croiser beaucoup d'autres et, à leur contact, de muter en de nouvelles formes plus ou moins dangereuses pour l'homme. Comme l'a dit vendredi le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) Lee Jong-wook, chargé de la riposte: «Il n'y a plus de temps à perdre.»