Cela fait sept mois. Sept mois que les autorités mexicaines ont annoncé à l’Organisation mondiale de la santé (OMS) l’existence d’une grippe pas ordinaire. Sept mois que la communauté internationale se mobilise pour mieux connaître et surtout mieux combattre le virus, qui s’est avéré être un nouveau sous-type de la famille A(H1N1). Or, en cette mi-automne, au moment où l’épidémie surgit en force, comme attendu, dans l’hémisphère Nord, la Suisse ne se révèle qu’à moitié prête à l’affronter.

La pandémie s’est imposée sur territoire helvétique entre la 43e et la 44e semaine de l’année. Soit dans la seconde moitié du mois d’octobre. C’est à ce moment-là que le nombre de cas confirmés a repris son envol, avant de dépasser largement le nombre record de 155 atteint en août. 314, 793, 1911: le chiffre a doublé depuis chaque semaine. Pourtant, ce n’est que le 16 novembre, entre trois et quatre semaines plus tard, que la campagne de vaccination a officiellement débuté. Et encore: pour les seuls membres des groupes prioritaires, à savoir les groupes à risque et les personnes amenées à les fréquenter de près. Pour les autres, elle ne s’ouvre officiellement que lundi prochain 23 novembre.

Et puis, il ne s’agit là que du début de la campagne. Quatre jours plus tard, les représentants des groupes prioritaires, qui représentent environ 20% de la population suisse, n’ont pas tous été vaccinés. «De loin pas», assure Claire-Anne Siegrist, directrice du Département de pédiatrie des Hôpitaux universitaires de Genève et présidente de la Commission fédérale pour les vaccinations. Alors, les autres risquent d’attendre un moment… La distribution des produits demande du temps. D’après l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), seules deux millions de doses seront disponibles à la fin de cette semaine et trois millions à la fin de la semaine prochaine, quand une vaccination nécessite entre une et deux doses selon le patient et le vaccin.

Force est donc de constater que le début de la campagne commence tard, très tard. Sachant qu’un vaccin met deux semaines pour produire ses effets, les tout premiers Suisses à en profiter, ceux qui l’auront pris ces jours et n’ont besoin que d’une dose, seront immunisés fin novembre-début décembre, c’est-à-dire entre six et sept semaines après l’apparition de la pandémie. Entre-temps, beaucoup de personnes vulnérables auront été rattrapées par le virus alors qu’elles auraient pu lui échapper.

Autre problème. Une vague de grippe pandémique durant normalement entre 8 et 12 semaines, la question se pose même de savoir s’il vaut encore la peine de se faire vacciner, surtout lorsqu’on n’appartient pas à un groupe prioritaire. Les médecins répondent par l’affirmative, en rappelant que la période de pandémie est susceptible de se prolonger au-delà de la normale ou alors que la maladie, même si elle baisse d’intensité, peut s’attarder longtemps en Suisse. Voire, comme aux Etats-Unis, opérer des retours spectaculaires.

«C’est l’histoire du verre à moitié vide ou à moitié plein, se défend Jean-Louis Zürcher, porte-parole de l’OFSP. Il est évident qu’il aurait été mieux de vacciner les Suisses avant l’arrivée de la première vague. Mais il faut se souvenir qu’il n’y a pas si longtemps nous n’étions pas certains de posséder un vaccin au moment de la pandémie. La performance accomplie est déjà extraordinaire.»

Sans doute. Il ne faut pas moins se demander si la procédure aurait pu être plus rapide. D’autant que la Suisse s’est laissée distancer par l’Union européenne à un moment précis, celui de l’homologation. L’instance chargée de ce travail, Swissmedic, a mis longtemps, trois mois, pour donner son feu vert à deux premiers produits, le Pandemrix, de GlaxoSmithKline, et le Focetria, de Novartis. Et encore «avec des limitations inattendues par rapport aux décisions européennes», remarque Claire-Anne Siegrist, pour qui l’organisme «ne dispose visiblement pas des mêmes compétences et ressources que l’Agence européenne des médicaments».

Le directeur de l’OFSP, Thomas Zeltner, a désigné jeudi matin en conférence de presse une autre cible: le fédéralisme. Il a rappelé un rapport conjoint de l’OMS et de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui avait dénoncé en 2006 déjà la répartition compliquée des compétences entre l’Etat fédéral et les cantons. Cause de lenteur et d’inefficacité.

Thomas Zeltner s’en est aussi pris aux médias et, plus généralement, à ceux qui exigent d’avoir tout de suite, notamment dans le domaine de la santé. Soit… mais attention! Ce n’est pas parce que la grippe H1N1, qui compte désormais trois morts à son bilan helvétique (deux femmes et un nourrisson), devrait rester peu virulente qu’il ne faudra pas tirer un bilan sans complaisance de son passage. «Si le virus actuel avait été plus sévère, avertit Claire-Anne Siegrist, nous connaîtrions une crise sanitaire majeure, avec des milliers de décès faute d’avoir pu vacciner à temps.»