Tikilluarit! Bienvenue! L'accueil des policiers aux traits typés des gens du Grand Nord, cheveux ébène, yeux bridés et peau basanée, est chaleureux. Mais l'aérogare de Kangerlussuaq n'a rien d'engageant. Immense barre argentée de bâtiments construits sur une ancienne base américaine datant de la Seconde Guerre mondiale, c'est pourtant la porte d'entrée du Groenland. Que tous les voyageurs s'empressent de franchir pour se disperser dans une nature épurée, sauvage, envoûtante, quasi mythique. Que ce soit en été le long de ses fjords majestueux ou en hiver, sous les magiques aurores boréales. Un monde parfois inhospitalier aussi, tant ici «seuls le temps et la glace sont maîtres», avertit un proverbe local.

La glace justement. A perte de vue. Sur des millions de kilomètres carrés, que l'on découvre depuis l'avion. Fouler cette calotte polaire, ou inlandsis, qui recouvre 95% du Groenland, est le but de la plupart des visiteurs. Depuis Kangerlussuaq, il faut deux heures pour l'atteindre, sur une route de terre lacérée par les eaux de fonte de cette fin d'hiver. Un chemin qui sillonne entre collines de granit noir couvertes d'une végétation endormie et lacs encore gelés, et sur lequel une rencontre avec un bœuf musqué n'a rien de singulier.

Dans la région, ils paissent par milliers, ces timides bovidés à l'allure préhistorique, cousins hirsutes et sauvages des mouflons et des chèvres. Pesant environ 300 kg pour deux mètres de long, ils ont une longue et épaisse toison laineuse qui leur permet de résister aux rigoureux hivers arctiques. «En 1964, l'un d'eux, baptisé Willie, s'était même habitué aux hommes et se promenait paisiblement dans le village, explique Tage, notre guide. Oh, tout a été tenté, à l'aide de camions, pour le déplacer et lui faire retrouver la vie sauvage, car son vagabondage dérangeait le trafic sur la piste aérienne. Mais il revenait à chaque fois...» Les histoires vraies n'ayant pas toutes une fin heureuse, Willie dut être abattu après qu'il eut attaqué deux habitants. En son honneur, sa chair a été distribuée à la population, tandis que sa tête trône toujours dans l'exigu mais intéressant musée de Kangerlussuaq.

Le temps d'imaginer l'anecdote, et c'est une incommensurable mer blanche qui emplit l'horizon! Le ciel chargé dilue ses teintes bleutées par endroits, mais fait ressortir ses déchirures, anfractuosités et rides de neige soufflée.

Après quelques pas s'étend, sous nos pieds, un désert de glace vaste comme 50 fois la Suisse et épais de 3 km en son cœur, qui a jadis magnétisé les plus téméraires des explorateurs. Et qui fait désormais l'objet d'une attention soutenue des scientifiques désireux d'y trouver des réponses à leurs interrogations sur l'augmentation du niveau des océans due au réchauffement climatique. Rien qu'en 2007, «la quantité de glace qui a disparu fut équivalente au double du volume de glaciers alpins, soit 200 millions de tonnes», explique le glaciologue suisse Konrad Steffen, de l'Université du Colorado, rencontré sur place.

Cette fonte de l'inlandsis, aucun recoin du Groenland ne la met mieux en scène que le fjord d'Ilulissat, à 260 km au nord de Kangerlussuaq. Long de 40 km, ce défilé maritime est continuellement rempli de glace, et d'icebergs plus ou moins volumineux: l'été, ces blocs se détachent de la langue du glacier Sermeq Kujalleq, lui-même nourri par l'inlandsis.

A l'entrée du fjord, un remblai rocheux sous-marin laissant une profondeur d'eau de seulement 250 à 300 m les bloque plusieurs années durant, le temps qu'ils fondent un peu et puissent alors passer cette rampe, avant d'être emportés pour un voyage incertain vers le sud par vents et courants. On dit d'ailleurs que c'est dans ce fjord qu'est «né» l'iceberg qui, en 1912, causa le naufrage du Titanic. Qu'il vente et pleuve, ou sous un soleil radieux, le spectacle est grandiose. Il a valu à la région d'être inscrite en 2004 au patrimoine mondial de l'Unesco.

Les scientifiques ne savent toutefois pas pour combien de temps encore le glacier produira ces monstrueux icebergs capables de congestionner si magnifiquement la Kangia - le nom du fjord en groenlandais. Car bien que sa masse progresse de 40 mètres par jour (!), le front du glacier s'est paradoxalement retiré de plusieurs kilomètres ces dernières années. Si bien que sa langue repose désormais sur un socle rocheux, et ne flotte plus sur l'eau comme jadis. Elle ne se brise donc plus en gros blocs, mais s'effrite en bribes qui franchissent, elles, sans problème le seuil du fjord...

Pour l'heure, ces scintillantes sculptures de glace, actrices impassibles d'un drame éternel, forment encore un solennel cortège dans la baie de Disko, devant Ilulissat. Sur les murs des maisons rouges, menthe, ocres ou mauves de ce village de 4500 habitants, des peaux de bêtes tannées et tendues sur des cadres en bois. Sous leur porche, des lambeaux de viande de phoques et de poissons suspendus, en train de sécher. Qui, sous la dent, ont la texture d'un chewing-gum diffusant petit à petit ses goûts saugrenus...

Comme en témoignent l'activité incessante dans le port situé en contrebas du village et les effluves qui y remontent, la pêche, aux flétans et crevettes, est l'activité principale dans la région. Les Saqqaq, premières peuplades du Groenland qui se sont installées sur le site voisin de Sermermiut au XIVe siècle av. J.-C., l'avaient peut-être déjà compris: les icebergs, en fondant, relâchent des nutriments qui attirent en masse la faune piscicole.

Au milieu du patelin fondé en 1741, une pittoresque maison rouge transformée en musée explique en détail comment ces populations amérindiennes (Saqqaq, mais aussi Dorset et Thulé) venues du Canada ont commencé à se développer sur ces terres de glaces, avant de disparaître dans des conditions encore mal élucidées. C'est aussi dans cette belle bâtisse qu'en 1879 est né Knud Rasmussen, l'un des explorateurs polaires les plus célèbres. «Personnage charismatique, il s'est battu durant toute sa vie pour que le Groenland moderne se développe en gardant vivantes ses cultures et ses traditions», explique Kirsten Strandgaard, conservatrice du musée.

Mais depuis quelques années, c'est le tourisme plus que la pêche qui explose à Ilullisat. «Tous les visiteurs veulent voir le fjord et les icebergs avant qu'ils ne disparaissent complètement», explique Elke Meissner, une Allemande qui tient une agence de voyage depuis trente ans. Les plus aisés loueront un hélicoptère pour un fantastique slalom aérien entre les cathédrales. A couper le souffle! D'autres choisiront d'aller effleurer ces icebergs à bord d'un rafiot de pêcheur transformé en canot de croisière, au risque d'avoir peut-être un peu froid aux pieds. Mais la façon la plus typique de partir à la découverte de ce monde de glace reste de le longer dans un traîneau à chiens.

A Ilulissat, ils sont, dit-on, presque aussi nombreux que les habitants. Forcément tous de la même race, dès lors que l'on a franchi la limite du cercle polaire arctique. Autrefois très utiles aux pêcheurs et aux chasseurs pour ramener jusqu'à 300 kg de butin, les chiens, par équipage de 12 à 13, tirent maintenant les touristes sur de solides traîneaux en bois recouverts de peaux de cerfs. «C'est l'un des seuls moyens de transport contrôlé uniquement par la voix», explique Jens Reime, pêcheur reconverti en éleveur.

Aussitôt dit, aussitôt vérifié: après quelques aboiements liés au chaos du départ, une implicite forme d'autorité se met en place parmi les treize chiens progressant de front, Saumer menant la meute. Et la grosse luge de foncer à travers la toundra bosselée encore bien enneigée en cette fin avril. «Iu, iu, iu, iu» pour aller à gauche, «ili, ili, ili», pour virer à droite: Jens n'a pas besoin d'utiliser son long fouet, dont la vue suffit à faire comprendre aux bêtes qu'il n'est pas l'heure de baisser le régime. Dans le froid, la vapeur jaillit par à-coups de leur gueule, tandis qu'un fin grésil nous pique les joues. Au loin, on entend craquer les icebergs.

«Donnez-moi l'hiver, donnez-moi des chiens. Vous pouvez garder le reste!», souhaitait un Knud Rasmussen jamais rassasié d'explorations. Dans ce doux blizzard d'avril, on ne peut qu'adhérer à ce simple contentement.