Famille

La grossesse, l’affaire des pères

Leur taux de testostérone diminue à l’approche de l’enfant et ils sont victimes de dépression post-partum au même titre que les mères. Les pères sont «enceints» à leur manière, expliquent les nouvelles études en la matière

10,4%. C’est le pourcentage de pères touchés par une dépression périnatale. Presque autant que les mères, dont 12% souffrent de ce mal. Pourquoi ne parle-t-on jamais de ces papas qui flanchent quand l’enfant paraît? Parce qu’en tant que chef de famille, le père fragilisé décide qu’il s’agit de stress ou de fatigue et ne va pas consulter. Pourtant, il serait bon pour l’équilibre familial que ces hommes en détresse soient aidés. Marie Guerin et Sarah Boccon-Gibod, sage-femme et étudiante sage-femme à Genève, signent un travail passionnant sur le sujet. «La promotion de la santé mentale des pères durant la période périnatale» dresse le bilan et imagine comment leur donner plus de place à l’approche de l’enfant.

Le Temps: Pourquoi avoir choisi d’explorer ce sujet?

Marie Guerin et Sarah Boccon-Gibod: Parce que nous avons été frappées par le décalage entre ce que les études observent au sujet des pères et le peu de cas qui est fait d’eux dans le suivi des maternités. Nous avons souhaité creuser cette question et chercher comment mieux les accompagner dans cette étape de vie.

Traditionnellement, le père est vu comme le tiers séparateur dans l’éducation. Ce n’est plus le cas aujourd’hui?

Le père, ou plutôt la «fonction paternelle», joue toujours un rôle important dans la socialisation, mais ce qui est nouveau, c’est la reconnaissance du père comme figure d’attachement pour le bébé, dès les premiers instants de sa vie. Les récentes recherches montrent que lorsque le père souffre de dépression, le développement de l’enfant peut être compromis. Et quand la dépression frappe le père et la mère en même temps, ce qui arrive régulièrement, les conséquences sont bien sûr encore plus graves.

La couvade est un phénomène qui pourrait toucher près de 65% des pères.

D’après ces études, plus de 10% des pères sont concernés par une dépression périnatale, presque autant que les mères, touchées à 12%. Ça paraît énorme, non?

C’est vrai, et c’est surtout largement ignoré par tous, la population et les soignants. Les stéréotypes de l’homme fort et de la femme faible sont encore très puissants. Pourtant, ces dépressions sont assez logiques, car les pères vivent aussi un grand changement identitaire à travers la naissance d’un enfant. Peut-être davantage de nos jours, où ils ne peuvent plus prendre exemple sur leur propre père, dans la mesure où le défi est désormais de vivre l’égalité homme-femme à la maison. Cette évolution est juste, mais il n’est pas toujours facile pour ces nouveaux pères de trouver leur place.

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Et, au-delà du psychologique, surprise, le physiologique joue aussi un rôle dans la dépression des pères!

En effet, les chercheurs ont découvert ces dernières années que les fluctuations hormonales touchaient aussi les pères! Il a été observé que les taux de testostérone et de vasopressine, pour ne citer que ces deux hormones, diminuent chez eux à l’approche du nouveau-né. Selon les hypothèses, cela favoriserait le lien d’attachement à l’enfant en limitant leur agressivité et en augmentant leur sensibilité aux pleurs du bébé. Certaines études montrent un lien entre le mal-être des pères et ces fluctuations hormonales trop importantes.

D’où les symptômes de couvade?

Exactement. La couvade est un phénomène qui pourrait toucher près de 65% des pères. Il s’agit d’une série de symptômes semblables à ceux vécus par la femme enceinte, comme les troubles du sommeil, les troubles digestifs, ou la prise de poids. Ces symptômes sont dus à la crainte inconsciente de la paternité et aux changements hormonaux. L’augmentation des œstrogènes et de la prolactine serait en partie responsable. Dans l’Europe de la fin du Moyen Age, il existait des rituels de couvade où les pères prenaient le lit à la place de leur femme après l’accouchement! L’intention était là aussi de favoriser la rencontre parent-enfant pour préserver la santé du bébé. On en est bien loin aujourd’hui, avec l’absence de congé paternité en Suisse.

En réaction à une grossesse qui leur pose problème, les futurs pères se mettent aussi à fuir, à jouer ou à se battre…

Les mécanismes de fight or flight sont bien connus face à un stress important. Chez certains pères en dépression périnatale, on retrouve des comportements à risque comme l’infidélité, la consommation d’alcool, de drogues, de jeux d’argent, mais aussi une augmentation de l’agressivité, dont témoigne l’accroissement des violences conjugales pendant la grossesse. Ou alors, comme par hasard, le futur ou nouveau père est totalement accaparé par un nouveau projet au travail… Ces signes doivent nous alerter. Ils peuvent masquer une grande souffrance.

D’où, en tant que sage-femme, votre souhait de mieux inclure le père dans le processus de la maternité?

C’est une demande qui émane de l’Organisation mondiale de la santé. Depuis 2015, l’OMS a déclaré qu’inclure le père était une priorité pour les services de périnatalité, car leur implication a de nombreux impacts positifs sur la santé maternelle et infantile. Nous, nous pensons qu’on ne peut pas demander au père de prendre ce rôle protecteur sans considération pour ce qu’il est en train de vivre.

Rares sont les soignants qui s’enquièrent du vécu des pères pendant la grossesse, l’accouchement ou après

Qu’est-ce qui est déjà aménagé dans ce sens?

Il existe des initiatives intéressantes en Suisse, avec quelques cours de préparation à la paternité, des lieux de naissance où le père est le bienvenu à toute heure, des espaces où il peut avoir de l’intimité avec son bébé après une césarienne. En France, une maternité a créé le label «Maternité, amie des papas», qui implique une série de principes intéressants, comme la mise à disposition gratuite d’un lit d’accompagnant dans la chambre de la maman.

Ecouter l'épisode de notre podcast Brise Glace: De l'angoisse d'être parent 

Ces initiatives tendent-elles à se généraliser?

Non, elles sont encore marginales et, selon les études, les pères se sentent largement exclus des services de périnatalité. Rares sont les soignants qui s’enquièrent du vécu des pères pendant la grossesse, l’accouchement ou après. A la maternité, ils ne sont ni patients, ni visiteurs. Les inclure est donc une priorité, mais les autorités subventionnantes se demandent alors qui va payer pour prendre soin de ces pères. Selon nous, ce ne devrait pas être un obstacle, car en nous occupant des pères, nous nous occupons de leurs enfants et investir dans la petite enfance est l’investissement le plus rentable du monde, selon l’Unicef.

Quelles améliorations pourraient-elles être imaginées, en Suisse et ailleurs?

Sur le sujet, il y a presque tout à essayer et à évaluer auprès des pères eux-mêmes, dans les services de périnatalité: la formation des soignants, la flexibilité des horaires de consultation, des interventions pour améliorer la communication dans le couple, des informations spécifiques pour les pères… Il faut aussi envisager des démarches très importantes du côté du monde du travail, qui peine à reconnaître le père en tant que coparent. Et, bien sûr, un gros effort doit être fait pour lever le tabou de la dépression périnatale des pères, comme il a fallu le faire en son temps pour la dépression des mères. Notre priorité? Combattre la stigmatisation et permettre à ceux qui perdent pied de se faire aider.


La promotion de la santé mentale des pères durant la période périnatale, Sarah Boccon-Gibod et Marie Guerin, Haute Ecole de santé de Genève, filière sage-femme. Genève. Disponible en ligne et à la Bibliothèque de la Haute Ecole de santé de Genève.


"Au nom des pères! Quelle place pour les papas avant, pendant et après la naissance?" Le 13 novembre, de 18h à 20h, une conférence abordera le sujet à l'auditoire César Roux, au CHUV, à Lausanne. 

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