Depuis qu'Edipresse y a annoncé son entrée le 9 février dernier, le marché de la télévision en Suisse vit dans l'effervescence. Alors que l'éditeur lausannois a créé une régie publicitaire spécialisée et prévoit de participer à une chaîne cantonale vaudoise, Philippe Hersant, éditeur notamment des quotidiens La Côte et L'Express, a rencontré jeudi dernier le président de Léman Bleu, Antoni Mayer. «Nous avons fait connaître notre intérêt par lettre au président de la station locale, a confirmé au Temps Jacques Richard, responsable en Suisse des activités du groupe de presse. Il a reçu Philippe Hersant ainsi que l'un de nos administrateurs afin que nous puissions préciser notre offre.» L'éditeur français désire entrer à une hauteur minimum de 35% dans la chaîne. La précision surprend Antoni Mayer. «Nous n'avons pas parlé de pourcentage», dit le président de Léman Bleu qui a commencé l'année dernière une opération de recapitalisation de la télévision locale. Antoni Mayer dit avoir rencontré un grand nombre d'investisseurs, certains de manière informelle. «Le marché de la publicité à Genève intéresse énormément de monde depuis l'annonce d'Edipresse», conclut-il.

Pour entrer à 35% dans TV Léman SA, société propriétaire de Léman Bleu, la télévision locale genevoise, le groupe Hersant va devoir convaincre beaucoup de monde. L'actionnariat de la station est très hétérogène. «De ce point de vue, nous ressemblons plus à une association qu'à une société anonyme», concède Antoni Mayer, président de Léman Bleu. Lui-même est président du conseil d'administration de la société par le biais de Naxoo (ex Télé Genève et actionnaire majoritaire) dont il assume la direction générale. La Ville de Genève possède 12% des actions. Edipresse est propriétaire de 2% mais l'éditeur lausannois a annoncé il y a un mois son intention de monter à 20%. Les actionnaires possèdent un droit de préemption sur les mouvements d'actions au sein de la chaîne.

Les groupes Edipresse et Hersant, concurrents sur le marché de la presse écrite romande et adversaires devant la justice vaudoise pour l'utilisation du mot «La Côte», pourraient donc être amenés à collaborer au sein de la chaîne genevoise. «La présence d'Edipresse, si elle reste à la hauteur actuelle, ne nous gêne pas, dit Jacques Richard, responsable du groupe Hersant en Suisse. Mais nous n'avons pas l'intention de jouer les utilités.»

Un autre fait permet de s'interroger sur la stratégie réelle de Hersant. Le Temps a appris de source sûre que Philippe Hersant a rencontré la direction d'Edipresse pour parler du dossier Léman Bleu. On doute que les termes aient été aussi hostiles.

Le groupe France Antilles Comareg, dont Philippe Hersant est l'actionnaire de référence, a obtenu en janvier l'autorisation de gérer une chaîne à Grenoble. Jacques Richard n'entrevoit pas de synergies majeures entre cette télévision et l'éventuelle possession de Léman Bleu.

«Concernant notre offre, reprend-il, nous avons beaucoup moins d'exigences qu'Edipresse et nous sommes prêts à aller très au-delà des 500 000 francs qu'ils ont proposés pour l'augmentation de capital.» Le responsable du groupe Hersant en Suisse fait allusion à l'accord qui lie Léman Bleu à Ecran Pub, régie publicitaire propriété d'Edipresse, et au bénéfice d'un contrat d'exclusivité jusqu'au 31 décembre 2005 avec la télévision genevoise. Hersant propose que la publicité «ne soit pas concédée à une régie totalement étrangère à la télévision», selon Jacques Richard. Edipresse exige, toujours selon lui, une prolongation de cette exclusivité jusqu'en 2010. «Les négociations avec Edipresse doivent redémarrer, précise Antoni Mayer. Je n'accorderai pas les mêmes conditions qu'à Force Promotion (ndlr: régie qui s'est trouvée en grosses difficultés avant qu'Ecran Pub ne rachète ses mandats).» Christophe Rasch, responsable des activités télévisuelles au sein d'Edipresse, ne voit pas les choses de la même manière: «Le conseil d'administration de Léman Bleu a validé le contrat avec Ecran Pub. Pour nous, il est reconductible tel quel. Notre objectif est commercial. Il est d'alimenter les chaînes locales en publicité.»

Hersant s'intéresse au marché télévisuel suisse au moment où la Loi sur la radio et la télévision change et pourrait accorder plus d'argent aux privés qu'actuellement. «Nous ignorions tout de cela au moment où nous nous sommes intéressés à cette situation», tempère Jacques Richard.

Antoni Mayer a le mandat de vendre les parts de la famille Bianco, actionnaire de Léman Bleu à 30% et désireuse de se retirer. Il s'est fixé le mois de juin pour boucler la vente. Le prochain conseil d'administration a lieu dans la première quinzaine d'avril.