Faire Famille en 2020

«Les groupes familiaux sur Whatsapp, cette joie ultime/ce fléau»

La technologie redessine les contours de notre quotidien, et les relations familiales n’y échappent pas. Dans quelle mesure est-ce que nos échanges en ligne modifient nos rapports dans la vraie vie?

«Salut les enfants, voici 72 photos de nos vacances au chalet, bisous!», «Floriane vient de quitter la conversation», «T’as pensé aux steaks végétariens pour Elio?» «Bonjour, ça fait dix minutes que j’attends une réponse concernant les allergies de vos conjoints et personne ne répond:?????!!!!» «Voici le premier selfie de la vie de Jeanne. Elle a hâte de te rencontrer mamie!» «Alors?????!!!!!»

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Peut-être avez-vous vous-même créé ces groupes WhatsApp à géométrie variable dédiés aux échanges familiaux, ou bien les avez-vous rejoints contre votre gré suite à l’invitation d’un beau-frère envahissant. Ils s’appellent «WhatsApp Famille», «Family Business», ou encore 🙃🙃🙃. Que vous soyez l’heureux membre de huit groupes de trois personnes ou bien d’un groupe unique de 24, la question est la même: comment en est-on arrivé à crouler sous les messages? Qu’est-ce que l’évolution récente de nos modes de communication change vraiment?

Selon les derniers résultats de l’étude digiMonitor, menée par le groupe d’intérêts médias électroniques (IGEM), en 2018, le service de messagerie WhatsApp (propriété de Facebook depuis 2014) séduit presque tous les jeunes Suisses: 96% d’entre eux l’utilisaient régulièrement et 89% tous les jours. Les échanges permis par WhatsApp, devenu la norme des conversations privées des détenteurs de smartphone, ont rapidement été adoptés comme un moyen simple et ludique de rester en contact avec la famille – surtout si celles-ci sont recomposées ou éparpillées à la surface du globe, les plus jeunes convainquant souvent leurs parents, puis leurs grands-parents, de s’y mettre. Chiffre non négligeable: WhatsApp réunit désormais à travers le monde 1,5 milliard d’utilisateurs. De quoi bousculer certaines habitudes.

Le coup de pouce des écrans pour briser une forme d’isolement

En un sens, WhatsApp aide à «faire famille» en ce qu’il en dessine de nouveaux contours. «Sur la forme, c’est un outil qui permet le désenclavement de personnes isolées, estime Antonio Iannaccone, professeur et principal responsable du projet de recherche «Nouvelles Technologies de la communication et qualité de la vie relationnelle» à l’Université de Neuchâtel. Les personnes âgées, géographiquement éloignées ou encore à mobilité réduite, qui peuvent souffrir d’une forme de solitude, font soudain partie d’échanges riches grâce au caractère multimédia de WhatsApp via les photos, vidéos ou messages vocaux reçus en temps réel», différents des désuets SMS ou des formels courriels.

Le groupe peut par ailleurs aider à créer du lien quand les relations sont distendues ou naissantes, par exemple avec la famille «par alliance», donnant lieu à une toute nouvelle diplomatie interpersonnelle, notamment pour les conjoints: l’ajout officiel au groupe formalise d’une certaine façon une relation. Ainsi Alice, Lausannoise de 32 ans, note-t-elle que «dans le groupe de ma belle-famille, auquel j’appartiens, on vient d’accueillir la nouvelle copine de son frère. Chacun y est allé de son petit «Bienvenue Pauline, ravis de t’avoir parmi nous». On n’aurait jamais fait ça à table! Dans un sens, c’est plutôt sympa pour apprendre à se connaître… ça donne des sujets de conversation, quand on se voit enfin en personne.»

Alexandre, 21 ans, étudiant à Genève, y voit un autre atout: «Jusqu’à maintenant, la logistique familiale, par exemple des cadeaux de Noël, des repas de famille, était une charge mentale qui reposait bien souvent sur une ou deux personnes – bien souvent des femmes. Avec les groupes WhatsApp, la conversation encourage au moins tous les membres à participer – et si certains restent silencieux, on les a à l’usure, à force de leur demander leur avis.» Dernier débat en date sur son groupe, «auquel viennent d’être ajoutés les conjoints et qui compte désormais une vingtaine de personnes»: l’organisation d’un «Secret Santa», soit le fait de tirer au sort le nom d’un seul membre de la famille à qui l’on offrira un cadeau de Noël, plutôt que de multiplier les petits cadeaux pour tout le monde. «Certes, le débat a dégénéré, chacun y allant de son petit message, mais au final la participation était réelle.»

Au départ, c’était nouveau et drôle. Mais maintenant, ça devient lourd. Le groupe crée deux catégories: ceux qui arrivent à suivre, et ceux qui, comme ça m’arrive parfois, n’y arrivent plus

Y participer le moins possible «sinon, on devient fou»

Voilà pour le côté inclusif. Mais le prix à payer, selon Antonio Iannaccone, peut être parfois élevé, ce, pour plusieurs raisons propres à WhatsApp. D’une part, la multiplication des notifications peut accélérer une forme de burn-out social (un point valable pour tous les groupes en ligne). Pour Lucas, 27 ans, originaire de Nyon et membre de sept groupes familiaux entre sa propre famille et celle de sa conjointe, «la règle d’or de ces groupes, c’est quand même qu’on y participe le moins possible, sinon, on devient fou». Marie, 36 ans, expatriée en Suisse, fait partie de cinq groupes familiaux distincts. Pour cette dernière, «c’est simple: avec ce groupe Whatsapp, on a créé un monstre». «Au départ, c’était justifié par la distance géographique qui me séparait de mes parents, pour les tenir au courant de la vie des enfants, etc. Mais maintenant, on s’écrit à chaque fois qu’on fait quelque chose, c’est devenu absurde. Parfois, je sors du cinéma, j’ai 300 messages. Je ne les lis même plus.»

Norah, 79 ans, membre «d’une dizaine de groupes et sous-groupes familiaux» et créatrice de l’association «Etre Grands-Parents… aujourd’hui» à Lausanne, a vu une évolution ces dernières années. «Au départ, c’était nouveau et drôle. Mais maintenant, ça devient lourd. Le groupe crée deux catégories: ceux qui arrivent à suivre, et ceux qui, comme ça m’arrive parfois, n’y arrivent plus. On se sent perdu dans le volume d’informations et le langage n’aide pas. On mélange l’anglais, le français, les photos, mes enfants créent de nouveaux groupes à chaque événement, comme en ce moment à Noël… c’est compliqué.»

D’autre part, «c’est un mode de communication qui exacerbe les dynamiques internes aux familles – pour le meilleur et pour le pire», note Antonio Iannaccone. «Les paroles s’envolent, les écrits restent, et les échanges conflictuels sur WhatsApp ont la particularité d’être à cette intersection très particulière de l’oral et de l’écrit: on peut «dire» des choses sous le coup de l’émotion qui laisseront des traces écrites sur l’historique du groupe, et favorisent la rumination. Or, celle-ci peut inconsciemment péjorer une relation, alors qu’une conversation aurait été plus vite oubliée.» Ainsi, observe Lucas, «avant, le beau-frère insupportable qui nous envoyait ses photomontages racistes nous tapait sur les nerfs juste le temps du repas, on pouvait quitter la pièce. Maintenant, il nous atteint 24 heures sur 24, au fond du lit: c’est l’enfer.»

Gare aux malentendus

WhatsApp est par ailleurs un terrain favorable aux quiproquos et malentendus, estime la thérapeute familiale Sabine Duflo, autrice du livre Quand les écrans deviennent neurotoxiques. «Il s’agit de groupes d’échanges de messages très courts, en temps réel. Des messages rarement profonds et qui n’ont strictement rien à voir avec ce que permet un face-à-face direct, où nous ajustons en permanence notre discours à ce que nous percevons de l’autre, de ses émotions, de ses intentions. Ce processus est constitutif de la relation humaine.»

C’est aussi ce qu’a pu constater Julia, 34 ans, dans le groupe familial créé par sa sœur: «Un jour, on a vu s’afficher le message «Maman a quitté la conversation» sans aucune explication, ce qui est quand même pour nous l’équivalent 2.0 de nous claquer la porte au nez. Mon beau-frère, qui croyait à une fausse manip, l’a remise dedans, et finalement mon père a dû nous dire que non, c’était une sortie bien intentionnelle: elle trouvait qu’on ne disait rien d’intéressant, que tous ces échanges étaient hyper-superficiels. Tout cela a été extrêmement gênant pour tout le monde.»

«On note que les différentes générations communiquent sur différents registres, ce qui, au sein d’un groupe WhatsApp, peut donner lieu à des confrontations difficiles, souligne Antonio Iannaccone. Les aînés, pour qui la forme de la communication reflète souvent l’attention portée au destinataire, enverront soit des messages moins fréquents et plus réfléchis, argumentés, soit au contraire, parce qu’ils ont plus de temps que les actifs, s’agaceront du manque de réactivité des plus jeunes et s’offusqueront d’un silence prolongé», suggère Antonio Iannaccone.

Ainsi, le silence prend une nouvelle dimension, il est parfois interprété comme une forme de mépris. «Quand je ne réponds pas immédiatement à ma mère septuagénaire, lance Marie, on a tout de suite un «???», comme si, à cause de cet échange en direct, nos emplois du temps respectifs n’avaient plus aucune importance.» Autre exemple, le choix de la ponctuation peut être source de frustration. Alexandre, à Genève, affirme avoir essayé «des dizaines de fois» d’expliquer à son père que «répondre «ok.» avec ce point final, c’est hyper-agressif. Mais il refuse de comprendre et continue à le faire…»

«Flemme émotionnelle»

Toutes ces petites frustrations dessinent un problème sociétal bien plus profond encore: à force d’être en contact tout le temps et de se parler un peu de tout n’importe comment, ne se parle-t-on en réalité jamais de rien? Ainsi Julia, trentenaire, relève que «ce facilitateur de conversation est aussi paradoxalement un empêcheur de conversation, comme s’il induisait une forme de flemme émotionnelle». Marie, de son côté, admet qu’elle appelle moins ses proches depuis qu’ils sont tous réunis sous un groupe WhatsApp: «Envoyer une photo et un émoji est plus rapide, c’est vrai…» Les amis octogénaires de Norah font part du même problème: «Certains me disent qu’ils ne reçoivent plus de visite, plus de coups de téléphone – seulement des WhatsApp. Aujourd’hui, on annule un rendez-vous avec un «sorry» et un émoji désolé. Mais quand a-t-on les vraies conversations, qui parlent d’amour ou d’amitié?»

Pour la thérapeute familiale Sabine Duflo, attention donc à ne pas se laisser duper. «La famille se vit réellement dans les moments partagés où les personnes se trouvent réunies physiquement dans un même lieu. Il y a de la joie, des tensions aussi mais l’expérience – parce qu’elle est vécue physiquement – nous marquera de façon durable. L’équation est simple: tant que WhatsApp reste «ce petit truc en plus», alors c’est un gain. Mais dès lors qu’une vidéo unilatérale de «joyeuses fêtes», «joyeux anniversaire» remplace la réunion de la famille, l’appel téléphonique ou le mail de plus de trois lignes, il faut se demander quelles relations familiales en découlent. Un GIF ne remplacera jamais une conversation de vive voix.»

Antonio Iannaccone, lui, estime que le problème n’est pas tant WhatsApp que ce qu’on en fait dans le cadre de groupes familiaux envahissants. Lucas renchérit: «Moi, j’adore pouvoir communiquer avec ma grand-mère octogénaire sur WhatsApp. Mais en privé, pas en groupe. Le problème, c’est qu’on ne peut pas refuser d’y être, ni quitter le groupe: c’est ultra-tabou.» Les prochains jours offriront peut-être l’occasion de le briser et d’en débattre, par exemple en commençant par partager cet article sur votre groupe familial 😬.

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