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«La guerre du maquillage a toujours existé, mais avec des causes différentes», rappelle l’historien du corps Georges Vigarello.
© Eugenia Loli

Société

La guerre du gloss est déclarée?

La cause est entendue, les femmes subissent des diktats esthétiques qui méritent d’être combattus. Et ils le sont. Mais si, au nom de la liberté, une norme avait chassé l’autre? «Reste naturelle et tiens-toi loin du vernis à ongles»: nouvelle injonction? 

«Moi, je suis là pour donner des émotions» vibrait l’actrice et réalisatrice Sara Forestier, le 6 novembre sur un plateau télé, peau luisante et cheveux en bataille, après avoir refusé l’usuel passage en loge maquillage. «J’adore le maquillage, j’adore la féminité, mais j’ai un problème avec l’injonction à être sexy, glamour. Une femme ce n’est pas que ça», vibrait-elle encore.

C’est presque devenu un incontournable de tout CV d’actrice, chanteuse, ou mannequin: s’afficher telle que la nature l’a voulu (souvent avec de bons gènes) pour dénoncer les diktats de la beauté féminine. Et la chanteuse Alicia Keys, qui ne se farde plus jamais, est désormais l’icône du mouvement no make-up. «Cesser d’imposer à mon visage des couches de maquillage est inhérent à mon souci d’en revenir à mon vrai moi, expliquait-elle récemment. Nous, les femmes, avons besoin de nous accepter telles que nous sommes.» Message reçu.

Partout fleurissent des journées sans maquillage, avec à peu près le même cri de guerre: se pomponner, c’est se soumettre. Il est vrai que, selon une étude britannique, les femmes passent une moyenne hebdomadaire de 3h19 à se maquiller, soit quinze semaines de leur vie. Et dans le camp no make-up, la youtubeuse beauté, capable, telle la plébiscitée Sananas (1,9 million d’abonnés), de passer seize minutes à détailler face caméra les produits de beauté nichés dans son sac, passerait presque pour une ennemie de la cause.

Beauté du diable

Hélas, les querelles sont aussi vieilles que l’invention du kohl. Et rien de très neuf sur le front de la dénonciation du paraître, alors que dans certains pays, les femmes ne sont toujours pas autorisées à se maquiller… Au Moyen Age, l’Eglise traitait même les produits de beauté d’œuvre du diable. Surtout le rouge, associé à la luxure. Quant à celles qui en usaient, elles étaient vite considérées comme des filles de petite vertu, vouées à la damnation éternelle. «La guerre du maquillage a toujours existé, mais avec des causes différentes», rappelle l’historien du corps Georges Vigarello. «Les pères de l’église opposaient avec hargne et misogynie la beauté maléfique à la beauté naturelle, octroyée par Dieu. Puis les arguments pour dénoncer le maquillage ont changé, notamment avec le concept rousseauiste d’une beauté proche de la nature, opposée à la beauté sociale. Madame de Sévigné traitait ces querelles de moralisme hypocrite, affirmant que les dévotes n’avaient qu’à enlever leur rouge aux joues. Car qu’est-ce que la nature? Même l’hygiène, ou l’habit, est déjà un artifice.»

D’ailleurs Alicia Keys n’a pas renoncé au souci d’avoir bonne mine puisqu’elle loue les services d’une make-up artist prénommée Dotti, qui expliquait l’année dernière à W Magazine comment elle dorlotait le teint de sa cliente: «En ce moment, nous utilisons beaucoup la glace pour fortifier la peau. J’en mets dans un stick et j’applique le froid sur son visage. Je travaille vraiment sur tous les endroits où je veux que le sang, l’eau et l’énergie remontent à la surface.»

Belle des champs contre bimbo

A l’heure où même les hommes s’amusent à se maquiller, comme le youtubeur Manny Mua (3,7 millions d’abonnés), et sont capables de passer eux aussi quinze semaines de leur vie à papouiller leur barbe, existe-t-il encore vraiment des injonctions à la beauté? Et si, derrière cette énième querelle du gloss ne s’opposaient que deux conceptions réductrices de celle-ci: belle des champs à la fraîcheur innée contre bimbo éprouvant le besoin de se trafiquer pour soutenir son reflet? Avec une norme qui serait, une fois de plus, du côté du naturel…

Dans l’une de ses correspondances à sa fille, la romancière Colette se montrait déjà impitoyable quant aux codes rigoureux de l’allure. «Il est temps que tu fasses attention. Tu es embarquée sur un chemin de maquillage, sur une progression de maquillage proprement imbécile. Tu as dépassé la limite où cela peut être joli, et tu es en ce moment excessivement voyante […] Faire voyant, c’est le contraire de faire chic», assenait-elle à sa progéniture.

Pour le sociologue Ronan Chastellier, auteur de La frugalité contemporaine (Ed. Du Moment), cette nouvelle tendance zéro minute passée dans la salle de bains orchestre d’ailleurs le mouvement zéro déchet, «qui pousse à laisser son corps en jachère. On enlève les couches de maquillage pour retrouver une forme de pureté, le paradis perdu de la beauté. Aujourd’hui, deux tendances s’affrontent, avec d’un côté les sourcils roses et le maquillage permanent, dont l’effet peut vite devenir explosif, et initie le mouvement inverse consistant à rechercher le pourcentage de naturel chez l’autre, presque sa part de vérité.

Mais toutes ces notions rejoignent la beauté Snapchat contemporaine, qui est une construction de soi au gré de ses envies, dans l’instant, pour trouver sa propre voie.» L’apparence n’est d’ailleurs plus de l’ordre de l’identification sociale depuis le XIXe siècle, selon George Vigarello. «Baudelaire écrit en 1859 un texte sur le maquillage en affirmant que l’artifice, c’est décider de soi. Le maquillage permet d’inventer sa propre individualité, la transformation de soi est devenue un droit.»

Déluge de commentaires

Chez les YouTubeuses beauté, on trouve même des filles très singulières, telle Manu et sa chaîne Mardi Noir. Férue de théories freudiennes, elle y diffuse une série de vidéos intitulées «Psychanalyse toi la face», dans lesquelles elle disserte sur l’inconscient tout en s’étalant du fond de teint sur la figure. «Je vais passer par une souffrance physique qui va soulager une souffrance psychique, avec un petit gain en plus puisque je vais récupérer un peu de phallus que je vais pouvoir montrer au monde» explique-t-elle ainsi, à propos de ses tatouages.

Après le coup d’éclat télévisuel de Sara Forestier, le philosophe Raphaël Enthoven a souligné que «parler sans maquillage à l’œil d’une caméra, c’est se maquiller en celle qui ne se maquille pas.» L’actrice n’a pas apprécié, et répliqué qu’une «femme n’a pas à être commentée de la sorte». Voilà une vérité qui devrait mettre tout le monde d’accord: trop maquillée ou pas assez… l’allure féminine reçoit toujours des tombereaux de commentaires beaucoup trop prompts.

C’est pour cela qu’une de ses remarques consistant à dire: «Il existe une tradition de comédiennes qui font des photos nues dans Lui, sincèrement je ne comprends pas», ne semblait pas très affable vis-à-vis de certaines collègues féminines. A défendre trop fougueusement le naturel et le droit de ne pas être glamour, gare à ne pas dénoncer l’œuvre du diable…

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