L'avortement, aux Etats-Unis, est de nouveau un crime. Pas l'interruption de grossesse en tant que telle, mais une technique particulière (interdite d'ailleurs en Suisse aussi: lire ci-dessous) que le Congrès vient de bannir par une loi. George Bush signera le texte dès qu'il sera sur son bureau. Il consacrera ainsi une reprise des hostilités: la guerre de l'avortement, après de longues escarmouches, est rallumée. C'est une guerre culturelle. Car la portée limitée de la nouvelle loi ne peut dissimuler l'objectif réel de la majorité républicaine et des adversaires de l'IVG: ils veulent renverser l'ordre constitutionnel, établi par la Cour suprême en 1973, quand les neuf juges avaient décidé de décriminaliser l'interruption de grossesse.

Le texte adopté par les congressistes interdit ce que ses partisans nomment – délibérément – avortement à «naissance partielle» (partial birth), et que les médecins appellent intervention par «dilatation et extraction». Cette opération, rare, est pratiquée pour éliminer des fœtus gravement mal formés, en général autour du 5e ou 6e mois de la grossesse. Le fœtus est extrait à moitié de la matrice, et détruit à ce moment-là par suppression de l'activité cérébrale. On comprend pourquoi les adversaires de l'avortement parlent de «naissance partielle». On comprend aussi pourquoi ils ont choisi de livrer bataille sur cette technique particulière: elle permet d'horribles descriptions; elle permet de prendre des photos insupportables, qui ont été brandies dans les deux Chambres du Congrès. Le nombre d'avortements de ce type pratiqués aux Etats-Unis chaque année oscille entre quelques centaines et 2000, sur un total de 1,2 million d'interruptions de grossesse.

La loi que George Bush va signer avait été soumise aux députés en 1995. Elle a entraîné, à répétition, des débats passionnés. Deux fois les Chambres l'ont adoptée. Deux fois Bill Clinton a mis son veto, parce qu'il n'acceptait pas de signer un texte dans lequel ne figurait pas une mesure d'exception à l'interdiction, quand la santé de la mère est en danger. Cette précaution n'apparaît pas davantage dans la loi telle qu'elle vient d'être votée; ses auteurs ont simplement ajouté une conclusion de leurs auditions, selon laquelle l'avortement de «partial birth» n'est médicalement jamais nécessaire pour sauver la vie de la mère. Pourtant, le Collège américain des obstétriciens et des gynécologues appelait au rejet de la loi: ils sont convaincus que ce texte permettra peu à peu de bannir d'autres techniques d'interruption de grossesse.

Les républicains, et George Bush avec eux, ont pris un risque calculé en forçant le passage de leur loi, avec l'appui d'une poignée de démocrates. L'Etat du Nebraska avait déjà adopté, à la fin du siècle dernier, un texte très semblable a celui qui vient de passer au niveau fédéral. Il y a trois ans, la Cour suprême, par 5 voix contre 4, a déclaré la loi anticonstitutionnelle, constatant simplement qu'elle était en contradiction avec son propre arrêt (Roe vs Wade) de 1973. Il n'y a pas de raison, en l'état actuel des choses, que la loi fédérale subisse un autre sort. Trois actions en justice sont déjà en préparation.

Mais justement, l'état actuel des choses n'est pas éternel. L'an prochain, les républicains conserveront peut-être le contrôle de la Maison-Blanche et du Congrès. Et quand un siège deviendra vacant à la Cour suprême – ce qui ne tardera guère – ils auront le moyen de faire basculer la majorité du Tribunal constitutionnel dans le camp conservateur. Le moment sera alors venu, par un autre arrêt historique, de remettre l'avortement dans l'illégalité. C'est exactement ce que demandait mardi Douglas Johnson, directeur du comité pour le droit à la vie: «Nous espérons que quand la nouvelle loi arrivera devant la Cour suprême, la position extrémiste et inhumaine (des juges) sera renversée.»

Ce calcul est risqué parce qu'il est peut-être faux. Certains partisans de l'interruption de grossesse en font un autre: en s'attaquant à une technique extrême d'avortement, les conservateurs, sans le vouloir, consolident peut-être le cœur et le principe du jugement de 1973 qu'ils cherchent à détruire. Le combat entre les deux cultures face à la vie est en tout cas reparti de plus belle. C'est aussi lui qui est en jeu, en Floride, dans le déchirement familial effrayant autour de Terri Schiavo, cette femme de 39 ans réduite à une vie végétale depuis 1990. Le mari, affirmant que sa femme veut mourir, a obtenu que son alimentation artificielle soit débranchée mercredi dernier. Les parents, convaincus que leur fille veut vivre, ont obtenu, après d'innombrables démarches judiciaires, que le Sénat de l'Etat vote une loi spécifique rétablissant l'alimentation de Terri Schiavo. Chose faite depuis hier sur l'ordre du gouverneur: Jeb Bush.