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Graff

Guerre et spray

L’artiste russe P183 recouvre les murs de Moscou d’œuvres politiques et poétiques. Rencontre avec un guérillero urbain

P183 nous donne rendez-vous à Winzavod, une ancienne fabrique de vin transformée en dédale de galeries et de boutiques design au cœur de Moscou. On suit ses pas souples et nerveux jusque dans un atelier, éloigné de la rumeur des cafés bobos. Le visiteur est prié de retirer ses chaussures avant de pénétrer la petite pièce où des chaises pendent au plafond.

Il se présente sous son prénom, Pavel. On n’en saura pas beaucoup plus, si ce n’est qu’il est un descendant du célèbre poète russe Sergei Yesenin. Devant l’objectif du photographe, il glisse sa cagoule noire avant de servir le thé. P183 cultive l’anonymat pour flirter avec l’illégalité. La nuit, il descend dans les rues armé de bombes de peinture et recouvre les murs de Moscou d’énormes fresques politiques et poétiques.

Une fillette accroche des boules de Noël à des fils barbelés, de grands yeux noirs scrutent les passants de derrière un mur, des caméras de vidéosurveillance s’ornent de mitraillettes.

Dans un graffiti inspiré d’une affiche de l’ère soviétique, un bombardier plane au-dessus d’une grand-mère et d’un enfant, terrés dans un abri. La ville au loin se dresse, noire, comme des épines. C’est ainsi qu’il interprète l’élection présidentielle qui a conduit Vladimir Poutine à la victoire le 4 mars dernier.

«La Russie est dans un état de guerre permanent entre différentes factions qui tentent d’accaparer le pouvoir, précise-t-il. Les personnes ordinaires ne peuvent rien faire. Les grands-mères, les enfants, les travailleurs n’ont pas le choix.»

Pavel a commencé à l’âge de 11 ans, en griffonnant des poèmes au charbon sur les murs de son quartier, dans la banlieue est de Moscou. Il en a 28 aujourd’hui, son travail est publié dans des revues russes issues de la contre-culture et les médias étrangers aiment le surnommer «le Banksy russe». «J’ai de l’estime pour le travail de Banksy, mais je ne m’en inspire pas», proteste P183, qui ne se reconnaît pas dans l’artiste britannique devenu riche et célèbre.

Il étudie le design à l’université et sort, déçu, avec l’impression de n’avoir rien appris d’autre que de transformer l’art en produit. «J’ai grandi au carrefour entre deux époques, mais je me sens plus proche de mon passé soviétique. Aujourd’hui, l’argent est devenu la valeur suprême. N’importe quelle bonne idée est transformée en projet commercial.»

Il choisit les murs pour exposer ses œuvres, car c’est «le meilleur endroit pour toucher les gens directement et créer des atmosphères personnelles». Et les courses-poursuites avec les autorités, qui finissent souvent au poste.

Dans son quartier, les policiers ont fini par le connaître et le laissent peindre. Mais ses fresques politiques sont rapidement recouvertes. Les installations peuvent vivre plusieurs mois, voire des années. «C’est quand je me rapproche du centre-ville que cela devient plus dangereux», dit-il.

Une seule fois, il se retrouve en prison. Posté sur le bord du quai, dans le métro, il dégaine plusieurs bombes de spray au passage du train et pulvérise une nuée de couleurs sur la carcasse métallique, «pour faire comme un arc-en-ciel». Son affront romantique lui vaudra une arrestation musclée.

Il est jeté dans une cellule où il passe deux jours sans manger, puis transféré dans un hôpital psychiatrique. Après deux jours de plus privé d’eau et de nourriture, à bout de force, il tente de s’échapper par la fenêtre en s’accrochant aux branches d’un arbre et amortit sa chute dans la neige, quatre étages plus bas. Le bassin brisé, il ne peut plus bouger. «J’ai passé deux heures sur le sol, avalant de la neige, avant qu’un gardien me trouve», raconte-t-il.

Son dernier coup date d’avant l’élection présidentielle. La capitale bouillonne après une vague de protestation sans précédent contre Vladimir Poutine. Les forces de l’ordre quadrillent la ville. P183 colle sur les portes battantes du métro des images d’agents antiémeute avec casques et boucliers. Les usagers, à leur passage, sont forcés de pousser – symboliquement – les policiers.

«Les manifestations anti-Poutine sont la chose la plus juste qui soit arrivée en Russie récemment», estime Pavel. Il se reconnaît enfin dans cette jeunesse contestataire, prête à affronter les hommes en uniforme pour exprimer sa colère: «Ceux qui descendent dans la rue n’ont peur de rien. Une société civile est née en Russie.»

Une conférence se tiendra à l’Université de Genève mercredi 14 mars sur le thème de la contre-culture russe. De l’exposition en appartement au happening sur le Web: les formes de résistance artistique en Russie des années 1970 à nos jours, par Lada Umstätter-Mamedova, directrice du Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds. De 18h15 à 20h, Salle MS 130 (sous-sol) Uni Mail. 35 francs (étudiants, 10 francs)

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