Comment c'était «être enfant» avant? «Le Temps» a interrogé quatre aînés romands sur leurs tout premiers souvenirs. Retour aux années de guerre et d'après-guerre qui ne connaissaient ni les voitures, ni la surconsommation.

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On voit tout de suite que Guido Légeret, 90 ans le 17 juin dernier, s’est formé aux Ateliers mécaniques de Vevey. Cet aîné alerte qui habite la maison où il est né et fait encore son jardin tous les jours, égrène chaque souvenir avec une précision d’horloger. Et un sourire radieux, comme pour dire: «Cette vie, c’est quelque chose, et c’est moi qui l’ai vécue!»

Un père officier, mobilisé durant la Seconde Guerre mondiale, une mère, originaire de Locarno, qui a veillé sur ses sept enfants avec «bon sens et simplicité», le petit Guido, catholique pratiquant, a connu une enfance dévouée et débrouillarde, volant du temps de jeu sur les besognes nécessaires à la survie de la famille.

«Tout manquait»

«Quand j’étais petit, tout manquait. J’étais assigné à la corvée papier WC. Je découpais des coupons dans la Feuille d’avis de Vevey, c’est dire si je connais la presse!» L’homme est taquin et c’est sans doute cet esprit frappeur qui le maintient. «J’ai perdu tous mes contemporains, je suis le dernier, c’est dur.»

Il a 8 ans quand la guerre éclate et il garde de ces années un souvenir très contrasté. D’un côté, il a été fier de voir son père, d’abord lieutenant puis capitaine, rejoindre l’état-major à Berne pour gérer «l’intendance des prisonniers de guerre». Et heureux aussi de jouer aux soldats, tous les soirs avec son frère, Richard. «On avait une carte du monde et on avançait avec les alliés en écoutant les nouvelles en langage codé «Les Français parlent aux Français»!»

«J’ai jardiné dès que j’ai marché»

D’un autre côté, Guido a souffert de l’absence paternelle et de la disette généralisée. «Mon père revenait le samedi à 15h et repartait le dimanche à la même heure. Il parlait peu, il était assez fermé, mais en un rien de temps, il a réussi à construire le poulailler qui est derrière la maison familiale et qui nous a permis d’avoir 15 poules et une trentaine de lapins.»

Une grande aide pour la famille, car la faim tenaille. «On avait 5 francs pour acheter les commissions d’une semaine. A cette époque, un kilo de sucre valait 4 sous, mais on était dix à vivre sous le même toit. Dès qu’on revenait de l’école, on travaillait dès lors sans relâche au jardin qui s’étendait tout autour de la maison, sur 1000 m². Il n’y avait pas un centimètre carré de gazon! C’était nécessaire pour manger des pommes de terre, beaucoup de légumes, des fruits d’ici, du lait et du fromage. Et, tous les dimanches, pour honorer le retour de mon père, ma maman cuisinait un rôti de bœuf en carré, avec des céleris, des carottes et du vin rouge d’Algérie. La disette, on la connaissait déjà avant la guerre, notez, car, dans les années 1920, mes parents avaient ouvert un magasin de linoléum et de papier peint et le commerce ne marchait pas bien. Du coup, je crois que j’ai jardiné depuis que je sais marcher!»

Dans la rue, des billes, pas de voitures

Comment était Vevey alors? «Il n’y avait pas de voiture, excepté celles des deux médecins, du taxi et des pompes funèbres. La rue qui mène à la gare était tellement dégagée qu’on pouvait y jouer aux billes en rentrant de l’école. On faisait tout pour gagner les agates, les billes transparentes et colorées. Parfois, j’oubliais l’heure. Un jour, je me souviens que mon père m’a envoyé trois mètres dans le vide d’un coup de pied au derrière à cause d’un retard de vingt minutes. Il était très sévère!»

Sinon, «Vevey a peu changé, question urbanisme. Regardez, autour de ma maison, toutes les bâtisses, sauf une, étaient déjà là quand je suis né. C’est pour cela que les gens aiment bien notre ville, je crois, parce qu’elle a le charme du passé.»

Le cercueil de la comtesse

Le passé, pour le petit Guido, c’est encore son service d’enfant de chœur à l’église Notre-Dame. «J’aimais beaucoup l’abbé Riedo. Il s’occupait bien de nous, il nous donnait 4 sous à chaque messe et ces sous, on les lui rendait le dimanche après-midi pour voir les films muets de Chaplin qu’il projetait.» Plus tard, le jeune garçon est devenu sacristain. «Il fallait ouvrir l’église à 6h du matin et faire sonner les cloches à midi ou pour les enterrements, puis fermer l’église à 17h.»

Une anecdote dans les travées? «En 1943, une comtesse italienne est décédée et il a fallu garder son cercueil derrière le chœur jusqu’à la fin de la guerre. Je me souviens que c’était à celui qui oserait s’asseoir dessus. On y allait avec une certaine angoisse à cause de son fantôme…»

La fouettée pour se réveiller

Guido a aussi suivi une école catholique. «On n’avait pas le temps de dormir. Si on s’y essayait, M. Monnard nous réveillait d’une fouettée ou d’une secousse.» L’école était non mixte dès l’âge de 11 ans. Heureusement, Mlle Leroy tenait une bibliothèque où se retrouvaient filles et garçons. A propos, quelles étaient les distractions en ce temps-là? «Chaque soir, on lisait le chapelet et on écoutait la radio. On dormait tôt. Je me souviens qu’on avait froid dans les lits, car la seule cheminée de la maison se trouvait dans la chambre à manger.»

Et les habits? «On était habillés comme des pauvres. On avait des bas, des cuissardes, des sabots en bois, un pull et des chaussettes en laine. Chaque fois que je pense à ma mère, je la vois en train de raccommoder. Une fois par semaine, Mlle Desplands, une couturière habile, venait l’aider. Sans argent pour acheter du neuf, les femmes reprisaient, reprisaient, reprisaient.»

Pas d’argent pour voyager

Qu’en était-il des vacances? «On n’en avait pas, le jardin ne s’arrêtait jamais l’été. De toute façon, on n’avait pas de chalet à la montagne et encore moins d’argent pour aller à la mer. Mais une fois, pendant la guerre, je suis allé dans la famille de ma mère, à Locarno. J’étais le seul des sept enfants. Et aussi, je me souviens de la Société générale de gymnastique que j’ai pu rejoindre à la fin de la guerre avec les fêtes fédérales qui nous faisaient bouger dans le pays!»

Comment Guido voit-il l’évolution entre l’enfance d’hier et celle d’aujourd’hui? «Je dirais que les liens étaient plus forts, parce qu’on n'avait que nous, les copains, les amis. Il y avait peu de distractions, pas d’écrans, donc on était toujours les uns avec les autres et ça a créé d’immenses amitiés. C’est pour cela que je me sens très seul maintenant que tous sont partis.»