Aussi ondoyante qu'un bras de méduse. Mais aussi précise qu'un feutre Stabilo. Aussi volage que les fêtes foraines qu'elle ponctuait jadis de ses loupiotes rouges ou bleues tintinnabulant dans le vent et l'accordéon. Mais aussi fidèle que le souvenir des Noël d'antan. Pudique. Mais narcissique. Pas tyrannique pour deux sous, contrairement aux gros lustres qui imposent, du plafond, le potentat de leur lumière totalitaire. Mais se glissant désormais au jardin, sur les balcons de décembre-janvier, capables de grimper le long des squelettes des grues comme de ramper sur une table de la Saint-Sylvestre. Pompeusement exhibée par les rues marchandes. Mais pouvant transformer une chambre de bonne en alcôve. Sans commencement, ni milieu, ni fin, assez nostalgique pour être consensuelle, la guirlande lumineuse est non seulement le parfait accessoire des cocooneurs du IIIe millénaire. Elle est partout.

Impossible, depuis un mois, de ne pas en apercevoir aux balcons de Genève ou de Fribourg, au vent froid comme à l'abri des fenêtres. Il y a trois ans, l'Office du tourisme de Bulle commençait à encourager les Gruériens à illuminer leurs maisons en fournissant 20 kilomètres de guirlandes électriques: désormais, Nicole Mettraux doit refuser des candidats fribourgeois à l'illumination domestique. A la Praille genevoise, le gérant du Do it yourself Migros confirme que ce genre d'articles connaît «une hausse très forte, prépondérante». Les jardineries remarquent que la demande est surtout impressionnante, cette année, pour les guirlandes d'extérieur, ce qu'aura remarqué l'automobiliste entre Crans et Sierre, ou l'usager CFF entre Genève et Lausanne. A la direction des ventes d'Interio, Karl Lengacher confirme cette tendance venue des Etats-Unis. Laurent Fachard, le directeur du festival «Lyon Lumières», qui passe ses vacances à Tannay, remarque un «effet géranium», soit une concurrence entre les propriétaires de chalets. Ce que confirme Maurice Schilliger, des garden centers du même nom, qui a assemblé, lui, pour sa nouvelle maison des guirlandes en bouquets savants, mêlés à des fleurs artificielles. Le même relève que ce qui marche, cette année, ce sont les chaînes lumineuses dont les loupiotes sont le plus petits et rapprochés possible, minuscules poussières d'étoiles suspendues à des fils désormais transparents, quand ils ne sont pas peints avec des enduits réfléchissants. Chez Balsinger, à Genève, on s'étonne de ce que les articles les mieux vendus soient les plus luxueux.

Dans le grand commerce, il faut dire que les prix ont baissé, mettant les guirlandes à portée de toutes les bourses. Que les technologies se sont allégées (ampoules en crabe, suppression des adaptateurs lourds). Que les Suisses dépensent toujours plus pour les décorations éphémères (+5-10% chaque année pour Noël, selon les chiffres de Migros de 2000).

Passé les Fêtes, les accros ne décrochent plus leurs colliers de lampions. Ils les déroulent en chemin de table. Les lovent dans des photophores. Les font slalomer autour de bougies posées à même le sol, en suivant les conseils des magazines de déco. Des cafés branchés comme celui du Lys ou des Bains, à Genève, suspendent toute l'année leurs guirlandes agrémentées de petits abat-jour de papier. Schilliger va en vendre cet été, pour le barbecue, en forme de lanternes exotiques.

Car la maison qui fait rêver, désormais, est celle qui gomme les différences entre l'extérieur et l'intérieur, celle où les orangers sont censés pousser au milieu du salon, celle où des coussins nomades remplacent le gros canapé immuable. Changer la disposition des meubles le plus souvent possible, comme, en matière d'habits, on accessoirise désormais la même petite robe noire avec un sac Gucci ou un polochon H&M.

Cette guirlande, c'est simple, avec elle, rien ne semble ni cloué, ni définitif. Parfait emblème des bourgeois-bohèmes qui aiment croient aux cycles éternels de la réincarnation, elle laisse espérer que demain sera plus mordoré que ce soir. Qu'il suffit de la changer de place pour personnaliser son chez-soi, se croire unique et se procurer l'illusion d'être un créatif touché par l'illumination.