C’est l’histoire d’un oiseau, jadis mal-aimé, qui finit bien. La réintroduction, par l’homme, du gypaète barbu dans les Alpes est un succès: «Selon nos simulations, l’espèce a désormais de très bonnes chances de s’y maintenir naturellement, par elle-même», affirme Raphaël Arlettaz. Avec son groupe de l’Université de Berne, et Michael Schaub, de la Station ornithologique de Sempach, ce biologiste publie aujourd’hui ses résultats dans le Journal of Applied Ecology.

Au XIXe siècle, à cause de ses attributs de charognard, de son envergure (3 mètres) et de sa sinistre mais fausse réputation – massacreur de bétail, voleur d’enfants –, le Gypaetus barbatus a été décimé dans l’Arc alpin. Le dernier a été tué dans le Val d’Aoste en 1913.

Ce n’est qu’en 1978 que naît l’idée d’un projet de réintroduction, impliquant la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la France et l’Italie. Les premiers gypaètes nés en captivité sont relâchés en Autriche en 1986. Depuis, plus de 150 autres ont suivi, à raison de 2 à 10 par an. Aujourd’hui, une quinzaine de couples, qui n’élèvent au mieux qu’un rejeton par année, sont dispersés dans les Alpes. La première naissance en liberté a été observée en 1997 en Haute-Savoie; en Suisse, elle est survenue dix ans plus tard (LT des 16.02.07 et 3.08.07).

«Au fil des lâchers, 35 000 observations ont été collectées», dit Richard Zink, coordinateur autrichien du Monitoring international du gypaète. Raphaël Arlettaz et ­Michael Schaub ont associé aux données d’oiseaux marqués ré-observés ultérieurement d’autres informations (taux de reproduction des couples, cas de mortalité, etc.), afin de modéliser la démographie du gypaète alpin. «Nous avons pu calculer précisément les taux de survie des rapaces relâchés, totalement inconnus jusque-là, et ainsi émettre ces prédictions réjouis­santes.»

Ces conclusions sont «la preuve que le projet de réintroduction porte ses fruits», se réjouit Felix Weber, responsable de ces oiseaux au parc animalier de Goldau et vice-président de la Fondation Pro Gypaète, qui finance les opérations de réintroduction des volatiles et leur suivi par balise. Pour Raphaël Arlettaz, cette analyse permet même d’affirmer que «les lâchers pourraient cesser immédiatement dans les Alpes. Et que l’on pourrait se contenter d’y suivre avec vigilance l’évolution de la population.» La réintroduction d’un seul de ces rapaces coûte, il est vrai, de 100 000 à 130 000 francs.

Felix Weber trouve abusif de résumer l’idée ainsi. Tout comme son homologue Pierre Ecoffey, directeur du zoo vaudois La Garenne, où «loge» un couple de gypaètes: «En tant qu’éleveur, on préfère continuer à pouvoir faire des lâchers», admet-il franchement, avant de poursuivre: «Cette étude est scientifiquement fondée. Mais ces modèles se basent sur des paramètres sensibles concernant l’environnement et le développement des populations, comme le taux de mortalité. Or si une année est très mauvaise, la survie de l’espèce s’en trouverait aussitôt menacée.»

Raphaël Arlettaz en est bien conscient, et ne dit pas le contraire. «Nous avons pu calculer un taux de survie de 96% pour la centaine de gypaètes vivant actuellement dans les Alpes. Or s’il passe à 94% (soit deux ou trois oiseaux adultes perdus en plus par an), la reproduction ne serait déjà plus suffisante pour compenser l’accroissement pourtant si infime des pertes!»

Et le danger que la mortalité s’accroisse est bien réel. «D’abord, on craint que le recours illégal aux appâts empoisonnés déposés sur des carcasses pour éliminer les loups, et dont raffolent aussi les gypaètes, ne se répande. Même en Suisse…» Ensuite, les éoliennes et leurs pales tournant à 300 km/h, en plein essor dans l’habitat des rapaces, risquent de les hacher menu.

A cela s’ajoute la menace de maladies aviaires, «comme la grippe, ou le virus du Nil, relève Pierre Ecoffey. Un problème que la relativement faible diversité des lignées génétiques entre oiseaux relâchés peut accentuer – 10 à 13% des individus alpins peuvent, par exemple, être affiliés au seul mâle de notre zoo. Or la résistance d’une population est d’autant meilleure que ses caractéristiques génétiques sont diversifiées.»

De tous côtés, on salue donc la démarche scientifique menée par les biologistes suisses, «qui appuient par des chiffres les actions menées sur le terrain depuis deux décennies. Mais il faut aussi améliorer, par des suivis précis, nos connaissances sur le taux de survie des jeunes nés en liberté, estime Marie Zimmermann, chargée de mission au Conservatoire des espaces naturels de Haute-Savoie. D’ici là, il serait souhaitable de continuer les lâchers afin de disposer d’un seuil de sécurité. Avec 30 couples reproducteurs, on serait plus serein.»

Raphaël Arlettaz n’écarte pas le retour à une politique de nouveaux lâchers dans les Alpes, si des symptômes d’accroissement de la mortalité se font sentir. «Mais, en l’état, il faudrait concentrer les ressources (finances et oiseaux nés en captivité) dans d’autres régions montagneuses où les gypaètes ont aussi été éradiqués par le passé», tels le sud de l’Espagne, les Balkans, l’Afrique du Nord ou la Sardaigne. «Cela permettrait peut-être de reconnecter différentes populations, et de favoriser ainsi la diversification de leur patrimoine génétique», abonde Pierre Ecoffey.

Mais l’affaire n’est pas simple. En Sardaigne, trois gypaètes ont été réintroduits en 2008. Tous ont été retrouvés empoisonnés. Ce qui fait dire à Marie Zimmermann: «Avant d’arrêter les lâchers dans les Alpes, et avant d’étendre les aires de répartition du gypaète en Europe, il faut accroître les informations diffusées à son sujet dans le public. Dans l’Arc alpin parce que, sans les lâchers, souvent médiatisés, les élus locaux, chasseurs ou parapentistes pourraient se sentir moins concernés.» Et dans les nouvelles régions d’implantation parce que, même un siècle plus tard, ce majestueux charognard ne s’est pas totalement défait de son effrayante étiquette.

«Nous avons pu calculer un taux de survie de 96% pour la centaine de gypaètes vivant dans les Alpes»