Portrait

Hadi Barkat, l’inventeur fou qui fait rayonner Helvetiq

Editeur de livres et de jeux de société à Lausanne, ce créateur insatiable s’est lancé un défi: faire résonner sa maison d’édition dans toutes les langues

C’est avec un sac à dos rempli de jeux de société et le regard rieur que Hadi Barkat fait son entrée au café de Grancy, lieu lausannois qu’il apprécie pour son ambiance décontractée. «Je viens souvent ici pour m’aérer l’esprit», dit-il en sirotant son verre d’eau pétillante. Silhouette élancée, cheveux noirs frisés et lunettes marron chaussées sur le nez, il observe, sourire en coin, quatre jeunes en train de jouer à la table voisine.

Après avoir scruté le nom des boîtes, il philosophe sur la place du jeu dans notre société, vecteur de lien social et symbole de notre âme d’enfant retrouvée: «Dans un monde où parfois les technologies nous isolent, l’être humain trouve toujours un moyen pour ne pas sombrer.» Puis, comme si le simple fait d’en avoir parlé avait titillé son esprit ludique, il s’exclame: «Allez, on joue?»

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Hadi Barkat, 41 ans, est une sorte de Géo Trouvetou du monde contemporain de l’édition; il incarne un peu ce personnage de fiction, inventeur prolifique, créé par Disney. Pour lui, pas besoin de «nididé» avec trois corbeaux qui lui grattent le crâne, ses idées de livres ou de jeux lui viennent directement de son quotidien.

Il est à la tête d’une maison d’édition lausannoise depuis dix ans et une part de lui-même se glisse toujours dans ses projets. Pour lui, Helvetiq est avant tout une maison d’idées. «J’en ai beaucoup, trop même. Je note tout dans un carnet, je les laisse reposer et je me bouge pour celles qui me restent en tête!» confie-t-il en tortillant une mèche de cheveux.

Une collection: Girl Power

Cet inventeur passe le plus clair de son temps à jouer. «On reçoit 200 prototypes par an, dit-il avec fierté. On a du vent dans les voiles, car on ne suit pas les tendances. Tout est inspiré de nos vies parce que le public, c’est aussi nous.» Ses allers-retours en train donnent ainsi naissance à un recueil de nouvelles. Père de deux filles, il veut que la littérature jeunesse les inspire et crée une collection, Girl Power, dans laquelle les héroïnes n’attendent plus d’être secourues.

Une soirée improvisée «bêtises permises» se transforme en jeu de société. Une discussion avec son équipe sur Tinder, les tours du monde ou la fabrication de pains aboutit à un livre. Un article sur les femmes et la bière l’incite à publier des itinéraires de randonnées qui s’achèvent près d’une brasserie ou d’un bistrot. Un coffret de fiches qu’il a édité, Randos bière en Suisse romande de Monika Saxer, s’est écoulé à 45 000 exemplaires et a été décliné en livres dans le Nord-Ouest américain, en Belgique et en France.

L’édition est un métier à risque, qui apprend l’humilité. Si l’on ne connaît aucun échec, c’est qu’on n’a pas pris assez de risques

Hadi Barkat

Son premier jeu, Helvetiq, était à l’origine un moyen ludique de réviser son examen de naturalisation. «Dans les salles, il y avait des personnes pour qui retourner à l’école était assez difficile, se souvient-il. Je voulais me lancer dans un projet créatif, car mon métier était analytique et cela me manquait cruellement.» Originaire d’Algérie, c’est en rendant visite à son oncle installé en Suisse qu’il se promet de revenir pour y vivre.

Les souvenirs d’Algérie

«Au lycée technique d’Alger, j’ai fait des maths à n’en plus pouvoir. J’avais une brochure de l’EPFL et je rêvais d’y étudier», se rappelle-t-il. Les yeux tournés vers la baie vitrée, il ajoute: «Mon enfance a été marquée par des moments d’ennui, ce qui pousse nécessairement à la créativité, et par la guerre civile. Cela me permet de relativiser pas mal de choses.» Son père était producteur de dattes. «Quand la situation est devenue trop difficile, il a réussi, sans formation, à travailler dans l’administration. Il m’a poussé à faire ce dont j’avais envie, sans me soucier des routes toutes tracées», réalise-t-il en le disant à voix haute.

Pendant ses études, Hadi Barkat travaille comme informaticien. Diplômé, il entame sa carrière dans le capital-risque pour le compte d’entreprises technologiques. «Je visitais des start-up, écoutais leurs projets et décidais sur laquelle miser. Je voulais passer de l’autre côté de la barrière. Avec Helvetiq, l’entreprise devenait possible. Les 3000 exemplaires ont été vendus en un mois», raconte-t-il avec un large sourire.

Fort de ce premier succès, il crée sa maison d’édition en 2010. Les livres sont synonymes, pour lui, d’évasion, de découverte et de plaisir tactile. «C’est comme un voyage sac au dos: pas besoin de savoir où l’on va exactement. L’édition est un métier à risque, qui apprend l’humilité. Si l’on ne connaît aucun échec, c’est qu’on n’a pas pris assez de risques», estime-t-il.

Distribué dans 30 pays

Aujourd’hui, son catalogue comprend une soixantaine de jeux et une quarantaine de livres. «Ils sont distribués dans 30 pays et tous nos produits sont édités en français, en anglais et en allemand», détaille-t-il. Sa maison sort du lot car elle ne considère pas Romands et Alémaniques comme des publics distincts. «Nous avons besoin de dépasser les frontières et les barrières de la langue pour offrir des possibilités à nos auteurs et illustrateurs.»

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Engagé, il est membre de l'ASDEL - association suisse des diffuseurs, éditeurs et libraires - depuis deux et a été élu président du domaine Editeur en janvier 2019. «On réunit éditeurs et libraires pour tirer vers le haut la qualité des publications. Notre défi est de renforcer le tissu des librairies indépendantes, car le rôle du prescripteur est essentiel», observe-t-il. Il est souvent difficile de vivre d’un livre édité uniquement en Suisse romande. «Il faut être présent sur les marchés belge et français. Mais il y a des risques financiers ou il faut s’installer sur place, constate-t-il. Nous voulons créer un modèle qui permette d’y arriver ici, tout en collaborant avec des éditeurs étrangers.»


Profil

1977 Naissance à Alger.

2008 Distribution du premier «Helvetiq».

2010 Création de la maison d’édition, publication du premier livre et ouverture à l’international quatre ans plus tard.

2018 Début de diffusion des livres en France et en Allemagne et lancement de la collection Girl Power.

2019 Publication des «Randos bière» en France et en Belgique et nomination pour le prix Verlag des Jahres en Suisse alémanique.

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