Plus que jamais, la violence et son corollaire – la sécurité – sont d'actualité en France: président et premier ministre ferraillent sur le sujet. Meurtres de policiers, professeurs agressés, violences entre adolescents de plus en plus jeunes et, le week-end dernier, bagarre entre deux bandes descendues de banlieue en plein quartier de la Défense… La liste est longue, que complètent des chiffres publiés vendredi: une hausse de 5,7% des actes de délinquance en l'an 2000. Répondant aux inquiétudes du public, Lionel Jospin annonçait mardi le recrutement de milliers de policiers et d'agents de sécurité, et dans le Journal du Dimanche, ce week-end, Jean-Pierre Chevènement soutenait fermement la politique du premier ministre. Mais d'où vient cette violence, cette haine, qui est celle de très nombreux adolescents, des banlieues surtout? La réponse d'un magistrat, Jean-Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour enfants de Bobigny.

Le Temps: Le premier ministre a annoncé des mesures pour renforcer sa politique de sécurité. Qu'en dites-vous?

Jean-Pierre Rosenczveig: La création de postes (1000 gardiens de la paix, 5000 agents de sécurité) vise à étendre la police de proximité. C'est une orientation qui remonte à trois ans déjà et constitue, en soi, une véritable révolution: les policiers sortent des commissariats, ils sont plus près des gens. Ils constatent les délits, mais surtout ils cherchent à nouer un autre type de dialogue social. Les mesures ne sont qu'un renforcement d'une politique déjà en cours. Nous sommes à six semaines des municipales. S'amorce un débat politique très vif sur la sécurité. Le RPR défend une idée consistant à transférer aux maires un certain nombre de pouvoirs, dont celui de police. A quoi un Jospin répond: «Notre stratégie est une stratégie d'Etat, nationale, pas question d'aller vers la municipalisation de la police et de la justice.» Ni de faire des maires des shérifs, comme le souhaiteraient certains. Reste à savoir si la politique suivie par la majorité de gauche est à la hauteur du problème que connaît la France. Il est évident que si l'on reste sur une seule approche policière, sûrement pas. Il faut d'autres remèdes. Dans tous les cas, la sortie de crise à laquelle nous assistons (croissance et réduction du chômage) ne va pas se faire au même rythme pour tout le monde. Dans certains quartiers très durs resteront des noyaux de jeunes qui ont la haine, qui sont dans la révolte sociale. Et il est possible que les autorités soient confrontées là à des démêlés très durs, et pour des années. La politique globale d'aujourd'hui ne suffisant pas, il faudra inventer des dispositifs spécifiques pour y faire face.

– Pourquoi tant de haine chez les jeunes révoltés?

– Ces jeunes ont le sentiment qu'il y a un fossé immense entre eux et le reste de la société. Non qu'il n'y ait pas de justice à leurs yeux, mais il n'y a pas – pensent-ils – de perspective qu'un jour les choses soient justes. Ils ont le sentiment qu'ils n'ont droit à aucune considération. Un mot revient souvent chez eux: respect. «Je peux accepter d'être moins riche, moins beau, moins intelligent. Mais je veux être pris en compte»: voilà le discours. N'oubliez pas que, sortis des milieux de l'immigration, ces jeunes vivent dans des conditions incroyablement difficiles et ont le sentiment de ne pas être pris en compte. A partir de ce moment-là, ils basculent, véhiculant des sentiments de violence, de haine à l'égard des autres. Il suffit qu'on les regarde mal, qu'on leur parle mal pour que ces jeunes, impulsifs, réagissent. De temps à autre, la lame de couteau ne s'arrête pas.

– Plusieurs enseignants ont été attaqués au couteau par des élèves souvent très jeunes: l'explication, là, serait donc la même…

– C'est à peu près la même chose. Les policiers, les enseignants, ceux qui représentent la société cristallisent à leurs yeux cette injustice, l'absence de perspective. L'absence de projet, voilà l'important. Tout le monde peut vivre un moment difficile en pensant que cela va changer. Or, pendant trente ans, rien n'a changé au plan social: la grisaille, malgré les promesses. Il y a vingt ou trente ans, les jeunes finissaient par s'en sortir. Ces gamins, maintenant, vivent dans une relation très dure avec tout, y compris avec les filles et les adultes. Les parents n'étant pas là pour les protéger, ils ne connaissent que la loi de la jungle, sans espoir que cela change. Pour exister, pensent-ils, ils ne peuvent que s'affronter.

– Mais ces jeunes commettent aussi des délits. Et la sanction?

– Avant de parler sanction, parlons réaction. Car le problème oblige à ne pas rester indifférent face à la délinquance. Il faut réagir à tous les faits. Il faut montrer qu'on n'est pas d'accord et trouver des solutions adaptées: tout cela peut s'inscrire, tant dans le domaine pédagogique, éducatif que dans celui de la répression. Au-delà se profile la sanction. Un certain nombre de faits sont graves. Sans oublier les objectifs éducatifs, une punition est nécessaire. Avec des gosses, cependant, il faut savoir réserver les bonnes punitions aux cas qui les justifient. On en a donc diversifié la gamme: mesures de réparation, travaux d'intérêt général, etc. La prison est bien souvent à côté de la plaque. Il faut savoir articuler l'un avec l'autre: incarcérer et préparer la sortie. La sanction n'est pas un but, ce n'est qu'un moyen.