Une détermination à faire pousser des ailes. Et une créativité qui, comme une gymnastique naturelle de l'esprit, l'emmenait d'horizon en horizon. Tout cela étant, de plus, contagieux, comme en témoigne le foisonnement d'idées qui convergent depuis plusieurs années dans le bureau Zed qu'il a fondé pour des designers émergents, anciens étudiants de ses cours pour certains, tous amis et aujourd'hui orphelins. De qui parle-t-on? Du designer Hannes Wettstein, l'un des meilleurs créateurs d'objets de Suisse, décédé samedi dernier.

Né à Ascona en 1958, Hannes Wettstein n'a jamais fréquenté les bancs des hautes écoles d'art ou de design. Son CFC de dessinateur en bâtiment en poche, c'est en autodidacte qu'il apprend le métier de designer et ouvre son premier bureau en 1982, à l'âge de 24 ans. Le jeune homme possède un regard lumineux - au sens propre comme au figuré. Il ne reste pas dans l'ombre de l'anonymat très longtemps. La même année, il met au point le premier système d'éclairage halogène à basse tension au monde qu'il nomme Métro, pour le compte de la marque de luminaires suisse Belux. Une technologie révolutionnaire qui sera reprise des millions de fois.

Vélos, lampes, tapis, crayons

Fréquentant les salons et voyageant beaucoup, Wettstein s'entoure rapidement d'autres talents de sa génération, parmi lesquels le Français Philippe Stark. C'est lui qui, deux ans plus tard, suggère au Suisse de contacter Enrico Baleri, directeur de la marque italienne de mobilier du même nom. «Nous avons discuté longuement au téléphone, se souvient l'entrepreneur italien. Il me bombardait d'idées.» Enrico Baleri décide même de lui lancer un défi: Wettstein a 24 heures pour trouver le chemin qui mène à sa maison sur les collines de Bergame, en Italie. Chiche. «Quand je l'ai vu arriver, je lui ai dit, Hannes, on va manger, poursuit Enrico Baleri. Mais lui a déballé des milliers de croquis sur la table. L'aisance de son coup de crayon prouvait son don inné pour l'architecture et le design.» De cette rencontre naîtront une longue complicité, et une série de meubles, à commencer par la chaise «Juliette», dont le succès propulsera très vite le jeune Suisse sur la scène internationale.

Des centaines de projets suivront. Des meubles pour des marques prestigieuses, comme Cassina et Molteni, des luminaires pour Belux et Artemide, des crayons pour Lamy, des vélos, des chaînes hi-fi pour Revox, des lunettes, des tapis ou de l'architecture d'intérieur, comme celle de l'hôtel Grand Hyatt à Berlin ou de l'ambassade de Suisse à Washington. Plusieurs de ses travaux seront récompensés. En parallèle, Hannes Wettstein enseigne à l'Ecole polytechnique de Zurich et à la Staatliche Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, en Allemagne. «Aujourd'hui, cela peut sembler normal qu'un designer industriel touche à autant de domaines, mais c'était assez avant-gardiste à l'époque. Il était capable de jongler avec une grande aisance avec toutes ces activités», ajoute Christophe Marchand, designer indépendant établi à Zurich, qui a fréquenté Wettstein dans les années 90.

Sec, pur, élégant

Si son œuvre n'est pas aussi expérimentale ou typée que celle d'autres créateurs avec lesquels il a évolué, comme Alessandro Mendini ou Philippe Stark, elle n'en était pas moins très pointue. «Hannes Wettstein ne faisait pas du design de pacotille, confirme Pierre Keller. Il fait partie des designers qui ont apporté du renouveau dans le design suisse, comme Alfredo Häberli. Je suis en ce moment même à côté d'un vélo qu'il a conçu. Typiquement suisse, l'objet est sec, pur, élégant, de grande qualité. Une belle symbiose entre forme et ergonomie.» Et le directeur de l'Ecole cantonale d'art de Lausanne de conclure: «Dans son design, tout était extrêmement parfait, tout était pensé. Il apportait aux industriels ni trop, ni trop peu. Une ligne exacte.»