ESPACE

Hans Balsiger, le Suisse au cœur de Rosetta, voulait lancer une course de robots sur la Lune

A la retraite depuis un an, le physicien bernois Hans Balsiger devra attendre dix ans pour que son instrument se pose sur une comète. Mais la relève est assurée, avec un système inédit de transmission du savoir, une «bibliothèque» indexée d'interviews

Dans le hall d'entrée de l'Institut de physique de Berne, deux vitrines semblent résumer la carrière du professeur Hans Balsiger, tout entière tournée vers le cosmos. A gauche, la pointe, l'instrumentation et le parachute de récupération d'une fusée-sonde

Zénith, fabriquée par Contraves et lancée de Sardaigne, en 1967, avec. à son bord. le premier spectromètre construit par Hans Balsiger envoyé dans l'espace. A droite, un des trois instruments de Rosina, l'expérience suisse au cœur de Rosetta, la sonde européenne de l'ESA lancée le

2 mars à la poursuite de la comète Churyumov-Gerasimenko.

Rosina est la quintessence de quarante ans de recherches de Hans Balsiger, qui a fait de l'Institut de physique de Berne une référence mondiale. C'est «la Rolls-Royce des instruments», selon le Bernois de

66 ans, sa fierté. C'est aussi son héritage: même s'il n'en donne pas l'impression et qu'il ne voit pas la différence, dans son bureau encombré de paperasse et de modèles de satellites, il est officiellement à la retraite depuis l'année dernière. Dans les faits, c'est une autre histoire.

Son doctorat de physique en poche, il est en stage à la Rice University de Houston, de 1968 à 1970, le temps d'y vivre en direct les premiers pas de l'homme sur la Lune et de participer à une des expériences de la mission Apollo 12. Il reviendra même en Suisse avec, dans ses bagages, une des feuilles d'aluminium déployées sur la Lune pour y capter les vents solaires: ce piège à particules, mis au point par son prédécesseur à la tête de l'Institut de physique de Berne, Johannes Geiss, restera la seule expérience non américaine du programme Apollo, et sera surnommé «le drapeau suisse» par la NASA. Cette collaboration permettra à l'Université de Berne de recevoir une quantité respectable d'échantillons lunaires, et à Balsiger de participer à leur analyse à son retour au pays.

Après ces étapes, les chercheurs bernois se disent qu'il faut aller chercher les échantillons là où ils sont, dans l'espace: Johannes Geiss convainc l'ESA qu'il y a des particules à détecter et à étudier dans la magnétosphère et demande à Hans Balsiger de développer un spectromètre de masse embarqué sur le satellite européen GEOS, en 1977. C'est un succès, remarqué par les Américains, et Hans Balsiger collaborera avec Lockheed sur une demi-douzaine de satellites, avant de se lancer dans l'extraordinaire aventure de Giotto: la sonde européenne réalise une grande première en traversant la queue de la comète de Halley en 1986 et en analysant sa composition avec un spectromètre bernois: «L'analyse d'une comète était l'exact complément aux météorites et aux échantillons lunaires pour étudier les origines du système solaire», souligne Balsiger. De Giotto à Rosetta il n'y a qu'un pas, si l'on ose dire et, en 1993, au moment où Balsiger devient directeur de l'institut, il obtient que son ensemble de spectromètres Rosina soit embarqué sur Rosetta, dont il occupe, avec ses 35 kg, 20% de la charge utile. «De tels défis sont très excitants, admet-il: le sommet de ma carrière a sans doute été Giotto, mais je suis très fier d'avoir construit Rosina, qui est presque aussi performant qu'un instrument en laboratoire.

André Pugin, le directeur d'APCO Technologies à Vevey qui a construit le spectromètre RTOF, me disait que c'était impossible à faire. Je lui ai répondu que c'était exactement ce qu'il fallait: construire ce qu'on ne peut pas faire. Et ils l'ont fait. Notre groupe de spectrométrie de masse était parmi les trois ou quatre meilleurs du monde, c'est ce qui nous a permis de recevoir des pierres lunaires. Par la suite, nous sommes restés au sommet, c'est une compétition internationale permanente, ce qui est excellent pour nos étudiants, qui se frottent aux meilleures équipes internationales. L'un d'eux par exemple a fait sa thèse de diplôme sur un réflecteur qui a pu être installé sur Rosina, et qui l'a rendu deux fois plus performant. D'autres travaillent à des thèses sur la calibration de Rosina, que nous allons entreprendre ici à Berne sur le deuxième exemplaire des instruments qui ont été construits, et dont les données seront introduites dans les ordinateurs de la sonde quand elle arrivera à proximité de la comète.»

L'extraordinaire durée de la mission Rosetta demande un effort énorme: dix ans pour la réalisation, dix ans de voyage, trois à cinq ans d'exploitation des données, de quoi user des générations de chercheurs! «C'est trop long, mais on ne pouvait faire autrement, faute d'un moteur ionique, par exemple, pour aller plus vite», regrette Hans Balsiger. Le moteur ionique est le nouveau propulseur testé en ce moment avec succès sur la sonde lunaire européenne SMART-1. «Je ne serais peut-être plus là au moment de la rencontre avec la comète, ou en tout cas pas au centre des activités, mais cela ne me dérange pas, avoue le professeur. Je m'intéresse presque autant à l'expérimentation qu'aux résultats et je laisse la suite aux futures générations d'étudiants. La continuité est plus facile dans une université que dans un institut de recherche. En outre, ma succession est assurée avec mon adjointe

Kathrin Altwegg, qui sera encore en fonction dans dix ans.»

Il a fallu cependant imaginer un système entièrement nouveau de transmission du savoir, en collaboration avec l'ESA, une autre première. Dans le cadre de ce projet de «management de la connaissance», des spécialistes de l'Agence spatiale européenne ont filmé et interviewé Hans Balsiger et ses principaux collaborateurs, pour créer une sorte de «bibliothèque» vivante en complément à la documentation écrite, et la rendre accessible en l'indexant.

Mais Hans Balsiger, c'est aussi l'homme de la Lune: en 1991, il présidait le groupe de réflexion de l'ESA sur la Lune (avant de présider, entre 1996 et 1999, son comité des programmes scientifiques) et il a publié un gros rapport, «Back to the Moon», qui préconisait exactement ce que le président George Bush a annoncé en janvier dans son initiative spatiale. Il y a dix ans, en été 1993, la Suisse convoquait une conférence mondiale sur la Lune au Beatenberg, à l'initiative de Hans Balsiger et de Peter Creola, alors chef du Bureau suisse des affaires spatiales: «Tout ce qui s'y est dit est de nouveau en discussion ces dernières semaines, l'impact de cette conférence a peut-être été plus profond qu'on a pu le croire.» Pour Hans Balsiger, la Lune est «notre station spatiale naturelle», beaucoup plus utile que l'ISS. Il a même, avec Creola, proposé à l'ESA un projet Moon 2000, qui consistait à tirer la dernière Ariane 4 vers la Lune, pour y déposer des petits robots au pôle Sud et leur faire faire une course, le premier qui trouvait de l'eau étant vainqueur. «C'était un peu trop fantastique, nous n'avons pas été suivis. Mais peu importe. Toutes les études qu'on fait, même si elles ne sont pas réalisées, ne sont pas du temps perdu: elles donnent de l'expérience, et des idées.»

Publicité