Société

Harcèlement fusionnel: quand l’amour bouffe

Il y avait le harcèlement sexuel, moral, professionnel… Un psychologue nous éclaire sur un mode de harcèlement beaucoup plus insidieux car consenti par chacun des protagonistes. Oui, l’amour ou l’amitié peuvent devenir tyrannie quand ils virent à la dépendance

Mis en évidence par la psychiatre Marie-France Hirigoyen à la fin des années 1990, le harcèlement moral est devenu l’un des combats du siècle. Qu’il sévisse au travail, à l’école, dans le couple, on ne cesse de promulguer des lois pour en protéger les victimes. Ses caractéristiques? L’expression d’une violence faite d’intimidation, de dévalorisation, jusqu’aux insultes et parfois aux coups, destinés à bousiller l’autre pour restaurer un narcissisme minus. Mais tout harceleur n’est pas un pervers narcissique, et «toute manipulation n’est pas nécessairement mauvaise, encore moins perverse», comme le souligne Eudes Séméria, psychologue clinicien et psychothérapeute, qui se penche sur une forme de violence beaucoup plus retorse car opérée par détresse et consentie par amour: le harcèlement fusionnel.

Rôles inversés

Il en défait les nœuds dans un ouvrage à paraître le 31 janvier: Le harcèlement fusionnel. Les ressorts cachés de la dépendance affective (Ed. Albin Michel). Ici, les rôles sont complètement inversés puisque le persécuteur n’a rien du bourreau «qui chercherait à dominer ou à détruire autrui. Il demande même à être dominé, déresponsabilisé, infantilisé; il fait en sorte que ses proches décident à sa place et assument ses propres responsabilités, jusqu’à les user psychologiquement», écrit le thérapeute. Et cette pression affective peut durer une vie entière au nom du lien.

Nous sommes des êtres sociaux et avons tous une dépendance plus ou moins marquée à autrui. Et les problématiques de dépendance affective représentent environ 80% de mes consultations.

Eudes Séméria, psychologue clinicien et psychothérapeute

«Mon mari a du mal à s’assumer seul. Il faut toujours que je le pousse en avant, comme un enfant», se plaint une patiente du psy. «Ma mère ne me lâche jamais. Dès que j’essaie de vivre ma vie, elle tombe en dépression», déplore une autre. «J’ai toujours l’impression que ma sœur va s’effondrer. Elle se met tout le temps dans des situations compliquées qui m’obligent à intervenir», témoigne une troisième. Tandis qu’un homme lui confie son épuisement de devoir porter son frère à bout de bras, entre chantages au suicide et demandes d’argent récurrentes.

Dépendant affectif

«On peut définir ce harcèlement comme un ensemble de comportements répétés d’agrippement, d’accaparement et de dépendance par lesquels un adulte force une autre personne à le prendre en charge, ce qui entraîne chez celle-ci une déstabilisation affective et psychologique», détaille Eudes Séméria dans son ouvrage. «Nous sommes des êtres sociaux et avons tous une dépendance plus ou moins marquée à autrui. Et les problématiques de dépendance affective représentent environ 80% de mes consultations. Dans le couple, par exemple, c’est le cas typique du jaloux qui fouille dans les affaires de l’autre, ou l’espionne en récupérant ses codes internet. J’en vois beaucoup. Et ce couple peut tenir longtemps par amour, car celui qui porte l’autre veut encore y croire…»

Qu’il s’opère dans le couple, le cercle amical ou la famille, le harcèlement fusionnel pose deux grands pièges: la «parentification», qui permet au «dépendant affectif» de mettre en position de parent tout son entourage, qui se sent donc responsable, et la «loyauté familiale», une arme qui pousse à aider par sens du devoir, «sans nécessairement questionner ce qui fonde cette loyauté.» Dans un duo: «J’ai tous les droits, tu as tous les devoirs.» Dans les cas extrêmes, on peut ainsi voir des parents siphonner leurs économies pour continuer de soutenir un enfant qui a dépassé la cinquantaine, tandis que celui-ci enchaîne les «comportements systématiques de dévalorisation, de sabotage ou d’autodestruction qui forcent les proches à la mobilisation en suscitant une anxiété permanente.»

Arrêter le chantage

Inextricable? Seulement si l’on s’aveugle sur le processus de codépendance qui se joue derrière. Car le «harcelé» tire des bénéfices inconscients de la situation: «Cela donne un sens à sa vie. En soutenant l’autre, il se dit qu’il est quelqu’un de bien. Obnubilé par la situation, cela lui évite aussi de se demander ce qu’il doit faire pour lui, poursuit le psychologue. Car dans la dépendance affective, c’est la situation qui harcèle, pas la personne. Et nous la portons ensemble. Mais cette idée est difficile à admettre. L’aidant se défend souvent en affirmant que ce n’est pas lui qui réclame de l’aide. Il doit pourtant mesurer à quel point il entretient lui-même une illusion de fusion avec le proche qu’il cherche à aider…» Pas facile, surtout quand le harceleur appelle un soir, menaçant de se suicider si son soutien ne vole pas à son chevet, comme le raconte une scène du livre.

Néanmoins, encourage Eudes Séméria, le harcèlement fusionnel ne peut cesser qu’en posant ses propres limites: «C’est un gros travail de lâcher prise, qui demande un courage considérable. Mais admettre que c’est un harcèlement consenti est la seule façon de s’en libérer. Et même dans ce genre de situation, il faut renvoyer l’autre à ses responsabilités, en lui rappelant que c’est sa décision. Généralement, d’ailleurs, le chantage s’arrête…»

Solitaires extrêmes

C’est aussi en faisant un travail sur son propre malheur que le dépendant affectif s’affranchit. Céline, 30 ans, s’est ainsi retrouvée en thérapie chez Eudes Séméria à force d’enchaîner les crises d’angoisse dès qu’elle se sentait abandonnée. «Je ne savais rien faire seule, admet-elle, il fallait toujours que mes amis et parents s’occupent de moi. En amour également, je confondais dépendance et sentiments, et j’ai harcelé tous ceux que j’aime. Je pense qu’à l’origine, mon père était très fusionnel avec moi, et je suis fille unique… Mais j’ai appris en thérapie que grandir, c’est désobéir. Et une fois que l’on a accepté que l’on naît et meurt seul, c’est une libération.»

Tout l’enjeu pour chacun de nous est d’essayer de rester dans la moyenne, entre tentative de harcèlement fusionnel et tentative de fuite…

Eudes Séméria, psychologue clinicien et psychothérapeute

Car l’auteur du livre fait partie du courant de la psychothérapie existentielle, une pensée à mi-chemin entre psychanalyse et philosophie, qui se fonde sur les grandes angoisses existentielles, dont la mort et la solitude. Un lot qui nous concerne tous. Selon Eudes Séméria, d’ailleurs, les solitaires extrêmes se situent seulement à l’autre bout du spectre d’une dépendance affective qu’ils fuient pour s’en protéger.

«Ce sont par exemple ces chefs d’entreprise qui donnent toute leur vie à leur travail, ou ces alpinistes qui finissent par mourir dans un accident, totalement seuls… Nous sommes tous des dépendants affectifs et la peur de l’abandon nous pousse souvent à vivre des vies en fonction des autres. Et passer à côté de celle que nous avons à créer. Et tout l’enjeu pour chacun de nous est d’essayer de rester dans la moyenne, entre tentative de harcèlement fusionnel et tentative de fuite…»


Eudes Séméria, «Le harcèlement fusionnel. Les ressorts cachés de la dépendance affective», Ed. Albin Michel, 304 p. 

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