Etats-Unis

Harvey Weinstein, vu par ses proies

Réalisé par Ursula Macfarlane, le documentaire «Untouchable» donne la parole aux femmes victimes du producteur d’Hollywood, dont le procès pour viol et agression sexuelle débutera en septembre à New York

Un prédateur sexuel assoiffé de pouvoir, aux méthodes de shérif. Untouchable, le documentaire réalisé par la Britannique Ursula Macfarlane, livre un portrait sans concession de Harvey Weinstein. Des témoignages, glaçants, constituent son fil rouge. Des femmes victimes de ses agressions sexuelles se confient, mais également des journalistes, d’anciens collaborateurs et sa secrétaire. 

«Je n’ai rien dit pendant quarante ans»

L’affaire Weinstein, c’est celle d’un producteur d’Hollywood à la tête, avec son frère Bob, d’un prestigieux empire, les studios Miramax puis The Weinstein Company, qui dégringole après des années de gloire et d’impunité. Un type au physique d’armoire à glace, une gueule boursoufflée de boxeur, qui avant d’être rattrapé par de graves accusations, était presque unanimement qualifié de génial. Il a pris des risques, osé investir des millions de dollars pour acquérir des petits bijoux du cinéma indépendant. Il avait un flair certain. «C’est aussi quelqu’un pour qui «non» n’a jamais été une réponse, et qui voulait toujours plus», souligne son ancienne secrétaire dans le film. 

Disponible sur la plateforme américaine Hulu à partir du 2 septembre, L'Intouchable, Harvey Weinstein sortira dans les salles françaises le 14 août, puis en octobre en Suisse alémanique, aucune date n'ayant pour le moment été annoncée en Suisse romande. La semaine dernière, dans un cinéma de Greenwich Village, en plein cœur de New York, le documentaire a été diffusé dans le cadre d’un festival, en présence de la réalisatrice et de deux accusatrices de Harvey Weinstein, Hope D’Amore et Erika Rosenbaum. «Je n’ai rien dit pendant quarante ans, même pas à ma famille. Je me demandais toujours ce qui n’allait pas avec moi, ce que j’avais fait de faux», témoigne Hope D’Amore. Elle est très éprouvée. Elle a le visage triste d’une femme qui a lutté pendant des années contre la dépression.

Son histoire remonte à 1978. Hope D’Amore travaillait alors pour la société d’organisation de concerts Harvey and Corky Productions. Elle a toujours été intéressée par le cinéma, et Harvey Weinstein lui propose de l’introduire dans ce milieu. Lors d’un voyage, elle se retrouve dans un hôtel new-yorkais avec lui. «Il n’y a qu’une chambre, lui dit-il. Une erreur dans la réservation.» «OK, mais tu dormiras sur une chaise», lui répond-elle. Sauf que, très vite, elle sentira son corps nu contre le sien, dans le lit. Elle ne parvient pas à le repousser et se fait violer, dit-elle, tétanisée.

Plus de 90 femmes l’accusent

Depuis un premier article du New York Times paru en octobre 2017, qui révèle que Harvey Weinstein a conclu des accords financiers avec plusieurs femmes l’accusant d’agressions sexuelles, les témoignages de viol et de harcèlement se sont multipliés. Le mouvement #MeToo est relancé. Plus de 90 femmes accusent aujourd’hui le producteur de comportement déplacé. Pendant des années, des femmes, pétrifiées devant le pouvoir de leur bourreau et sa capacité de nuisance, sont restées silencieuses. Car l’influent Harvey Weinstein, qui avait ses entrées partout, savait se montrer inquiétant.

Dans le documentaire, plusieurs personnes, dont le journaliste d’investigation Ronan Farrow, évoquent les intimidations et menaces subies. Harvey Weinstein n’a jamais fait dans la dentelle lorsqu’il s’agissait de faire taire ses victimes. Il a usé de son pouvoir comme d’une arme de destruction massive. Instiller la peur à coups de chantage semblait être son mode opératoire. Dès les premières accusations, il s’est entouré d’une équipe d’investigateurs coriaces, dont des membres de Black Cube, pour la plupart d’anciens agents du Mossad. Leur mission: surveiller les femmes susceptibles de parler et éviter des accusations gênantes.

Hope D’Amore a été licenciée quelques semaines après son agression. Elle n’a jamais fait carrière dans le cinéma. Son cas est prescrit. Mais d’autres pas. Le procès de Harvey Weinstein, qui risque la perpétuité s’il est condamné, devrait démarrer le 9 septembre, à Manhattan. Parmi ses victimes, de nombreuses actrices célèbres, dont Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie, Ashley Judd, Asia Argento, Rose McGowan ou Salma Hayek. Il n’a toutefois été inculpé que pour deux agressions: une fellation forcée en 2006 et un viol en 2013.

Tout Hollywood savait

Pourquoi l’affaire n’a-t-elle explosé qu’en 2017 alors que «tout Hollywood savait»? La réalisatrice Ursula Macfarlane a une explication. «Sa boîte, The Weinstein Company, créée avec son frère en 2005 après des problèmes avec Disney [qui avait racheté Miramax en 1993, ndlr], a commencé à avoir des difficultés. Cela a donné du courage à des victimes pour sortir du bois. Je crois que l’élection d’un président [Donald Trump, ndlr] qui s’est targué de pouvoir attraper les femmes par leurs parties génitales a aussi eu un effet, poussant les femmes à réagir. ll y a eu ce formidable moment de la Marche des femmes. La colère sort.»

Dans Untouchable, l’actrice Rosanna Arquette fait partie des nombreuses femmes qui prennent la parole. Elle a été l’une des premières à monter au front contre Harvey Weinstein, dans un article du New Yorker. La comédienne Erika Rosenbaum raconte, elle, ses deux rencontres dans une chambre d’hôtel. La première fois, elle a réussi à éviter le pire après avoir été forcée de lui faire un massage. La deuxième – elle pensait que son message était clair, elle a eu tort –, elle s’est retrouvée dans la salle de bains, avec Harvey Weinstein qui lui tenait le cou d’une main, et se masturbait de l’autre, dans son dos. Sur scène dimanche, Erika Rosenbaum avoue qu’elle n’en aurait pas forcément parlé si les producteurs de Untouchable ne l’avaient pas contactée. «Je ne l’avais même pas raconté à mon mari.»

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Le documentaire, bien huilé à part quelques longueurs à mi-parcours, met en exergue la redoutable stratégie de défense de Harvey Weinstein. Il se débrouillait par exemple pour apparaître sur des photos avec ses victimes, toutes souriantes, après les incidents. Des photos que les femmes concernées ont du mal à regarder, tant elles passent pour des «complices».

Selon plusieurs médias américains, l’ex-producteur est parvenu à boucler les procédures lancées contre lui au civil grâce à un accord confidentiel portant sur près de 44 millions de dollars pour les victimes et les créanciers de sa maison de production The Weinstein Company. Cette somme pourrait influencer les jurés. S’il n’avait rien à se reprocher, il n’aurait pas eu à débourser un montant aussi important. «C’est déjà un pas pour les victimes, une forme de reconnaissance. Mais cet argent ne permet pas de réparer ce qu’il a fait. Des carrières ont été brisées, des vies ont été volées, lâche Hope D’Amore. Et ça, personne ne pourra y remédier».

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