Société 

Quand le hashtag veut changer le monde

Il y avait les manifestations, les sit-in, les pétitions. Il y a désormais le hashtivisme, nouvelle manière de protester qui en diffusant des hashtags militants sur les réseaux sociaux. «#CestLaLutteFinale»?

Les turpitudes du mogul du cinéma Harvey Weinstein ont provoqué un tsunami. D’indignations, d’abord, puis de hashtags. Un premier #BalanceTonPorc est apparu sur Twitter, proposé par une journaliste pour dénoncer le harcèlement sexuel dont auraient pu être victimes les femmes. La version américaine a suivi: #MeToo (Moi Aussi), lancé par l’actrice et productrice Alyssa Milano. «Si toutes les femmes qui ont été victimes de harcèlement ou d’agression sexuelle écrivaient Moi Aussi en statut, peut-être que les gens se rendraient compte de l’ampleur du problème».

Lire aussi: Avec #Metoo, les femmes harcelées passent d’Internet à la rue

Face aux milliers de #MeToo twittés des quatre coins du monde, les gens se sont rendu compte de l’ampleur du problème… «On voit poindre des conséquences concrètes, des plaintes sont déposées, les femmes vont au-delà de Twitter et de Facebook», déclarait Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, sur France 5.

Un outil utilisé 125 millions de fois par jour

Proposé il y a dix ans, par un ingénieur Google, pour repérer les messages relatifs à un même sujet, le hashtag est désormais utilisé 125 millions de fois par jour. Il est surtout devenu une véritable bombe à fragmentation pour les activistes, un moyen de diffuser des slogans en un temps record, et mesurer leurs retombées.

«Le hashtag est une invitation à ce que chacun le reprenne et s’en empare. Il permet de se réunir autour d’un même combat dans une prolifération de messages sur les réseaux sociaux, constate Olivier Glassey, sociologue des usages du numérique à l’UNIL de Lausanne. Il est symptomatique d’une nouvelle manière de lutter car il est l’un des dispositifs les plus performants pour capter l’attention et donner une visibilité.» Et le hashtivisme passe de plus en plus du virtuel au réel.

Le hashtivisme est, certes, percutant, mais il ne permet hélas pas d’exprimer une pensée riche…

Catherine Lejealle, sociologue spécialiste du digital

En juin dernier, Madrid interdisait ainsi aux usagers masculins des transports publics d’écarter les jambes sur les banquettes communes – une pratique qualifiée de machisme invisible – après le succès du hashtag #manspreading (homme prenant ses aises), vigoureusement relayé par le collectif Mujeres en lucha (Femmes en lutte). En mai dernier encore, l’émission Touche Pas à Mon Poste, de Cyril Hanouna, était lâchée par une majorité d’annonceurs, après le hashtag #boycotthanouna, qui avait embrasé Twitter. L’animateur venait de provoquer un scandale en réalisant un canular à l’encontre d’un homosexuel inscrit sur un site de rencontre…

«Une société où les gens se replient sur eux-mêmes»

A la rentrée, cette fois, des féministes néerlandaises appelaient leurs concitoyennes à dénoncer le manque de toilettes féminines publiques en se photographiant dans les urinoirs, le tout accolé au hashtag #zeikwijven (nanas qui pissent). Objectif: présenter la moisson de dièses révoltés à la ministre de l’Egalité. «Nous sommes dans une société où les gens se replient sur eux-mêmes, observe Catherine Lejealle, sociologue spécialiste du digital et coauteure de Marketing Digital. Dès lors, manifester par le hashtag devient un outil indispensable aux militants, car il permet de capitaliser sur une masse de citoyens pour faire pression et modifier les termes d’un débat. Si le hashtivisme rencontre autant de succès, c’est parce que l’époque incite à s’exprimer en «j’aime-j’aime pas», et donc sans nuance. Le hashtivisme est, certes, percutant, mais il ne permet hélas pas d’exprimer pas une pensée riche…»

Il devient difficile de ne pas trouver un événement qui n’a pas un ou plusieurs hashtags

Olivier Glassey, sociologue des usages du numérique

Il est même tellement facile à pianoter, en quelques secondes sur son smartphone, qu’à l’instar des pétitions en ligne, il fleurit pour tout, noyant les grandes causes dans les plus anecdotiques. Plus une semaine sans que les médias ne relaient le dernier «hashtag qui dénonce». Au hasard des plus récents: #NoFreePhotos (pas de photos gratuites), lancé par des photographes professionnels pour dénoncer l’utilisation gratuite de leurs images par les bloggeuses de mode, #AlloMichel (en référence au nom du préfet de Paris, Michel Delpuech), lancé par des cyclistes parisiens pour dénoncer les voitures de police garées sur les pistes cyclables, ou #HandsOffMyBC (Touche pas à ma contraception), lancé par des Américaines pour dénoncer la décision de l’administration Trump de ne plus rembourser la pilule…

«Il devient difficile de ne pas trouver un événement qui n’a pas un ou plusieurs hashtags, et cette banalisation confère au hashtivisme une date de péremption de plus en plus courte», constate Olivier Glassey. Le succès d’une campagne de hashtivisme ne garantit pas non plus son résultat. Ainsi du fameux #BringBackOurGirls (ramenez nos filles), lancé en 2014, après l’enlèvement de 276 lycéennes nigériennes par Boko Haram, et partagé plus de 4 millions de fois en un mois, y compris par Michelle Obama et David Cameron… qui n’a toujours pas ramené les jeunes étudiantes. Le hashtag aura néanmoins sensibilisé le monde à un drame. Jusqu’à mobiliser diverses associations.

Le hashtag, mégaphone planétaire

En politique, le hashtivisme est également devenu un enjeu de pouvoir. Comme lors de l’entre-deux tours de la présidentielle française, durant laquelle Emmanuel Macron avait fait l’objet d’une campagne de dénigrement via le hashtag #JamaisMacron, qui proposait aux opposants de déverser leur haine. Le hashtag ayant vite grimpé dans le top des tendances de Twitter, les militants pro-Macron avaient habilement désamorcé son pouvoir de nuisance, et même profité de sa forte audience, en bombardant les réseaux sociaux de tweets bienveillants, du type: «#JamaisMacron n’a bénéficié de l’argent de sa famille», «#JamaisMacron n’a été convoqué devant la justice», etc.

Si le hashtivisme ne débouche pas toujours sur des actions concrètes, il peut servir de mégaphone planétaire. Vingt-quatre heures après son lancement, #MeToo était partagé plus de 7 millions de fois sur Facebook, et des centaines de milliers de fois sur Twitter. Certaines n’hésitant pas à dénoncer nommément leur agresseur, d’autres rappelant l’impunité d’autres prédateurs notoires passés entre les gouttes, tel Trump et sa vantardise de sauter sur l’entrejambe de proies féminines.

Né sur les réseaux sociaux, le mouvement se concrétisait sur le pavé, le 29 octobre, dans plusieurs villes françaises, à la suite de l’appel à défiler d’une internaute. «Il y a des causes qui méritent qu’elles soient défendues un peu plus longtemps que trois jours avec un hashtag», a confié l’organisatrice au quotidien Libération. Le hasthivisme n’a pas fini de créer des ondes de choc.

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